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Notes pour une archéologie du signifiant fr série


    conversation au café bräunerhof

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    jean-luc
    serion

    Nombre de messages : 46
    Date d'inscription : 11/11/2006

    conversation au café bräunerhof

    Message  jean-luc le Sam 11 Nov 2006 - 17:40

    Aujourd’hui je suis rentré pour la première fois au café Bräunerhof et j’ai retrouvé Gambetti assis sous l’un des miroirs ovales. Je l’ai immédiatement reconnu à son pull-over rouge avec des losanges bleus et jaunes à la façon des chaussettes britanniques. Il n’y a pas encore de monde dans le café à cette heure-ci, et je peux choisir une table, presque n’importe quelle table, et je prends tout le temps qu’il me faut pour le faire. Je n’ai pas encore de table attitrée, pour la bonne et simple raison, comme je l’ai déjà dit plus haut, que c’est la première fois que je rentre au café Bräunerhof. Après avoir pris le temps nécessaire à la réflexion, je décide de m’installer à la petite table coincée entre l’entrée et le mur, le long de la vitre extérieure, la table la plus proche de celle de Gambetti. Bien entendu je savais sans doute dès avant de rentrer au café Bräunerhof que je m’installerais à cette table précise, la table la plus proche de Gambetti, mais il m’a tout de même fallu ce temps de réflexion pour être sur de mon choix. Le temps que le serveur s’approche de moi, je peux observer Gambetti qui lit le journal. Il le lit tranquillement, comme si de rien n’était. De temps en temps,, il replie une page pour atteindre sa tasse et boit une gorgée de café. Je dirais : une petite gorgée de café. Bien que je sois vraiment près de lui, je ne peux pas préciser quelle sorte de café Gambetti est en train de boire. La tasse est de taille moyenne, et je ne peux tout de même pas encore me pencher sur son épaule pour vérifier la couleur de son café. Gambetti boit à intervalles relativement réguliers et son temps de lecture est donc de la même façon régulier. Le garçon arrive au moment où j’allais peut-être pouvoir me faire une opinion sur le rythme régulier observé par Gambetti pour boire son café et donc aussi lire le journal. Un peu pris au dépourvu par cette interruption, je ne sais pas quoi commander. En fait, pour être tout à fait précis, je devrais plutôt dire que je n’ose pas passer déjàla commande qui me vient immédiatement à l’esprit : " donnez-moi la même chose que Gambetti ". Je n’ose pas déjà passer ma commande ainsi, et cela pour diverses raisons : c’est comme vous le savez la première fois que je rentre au café Bräunerhof et je serais bien incapable d’être d’emblée aussi familier. D’autre part, je ne suis pas sur non plus que Gambetti soit , au sens strict du terme, un habitué du café Bräunerhof, et que, par conséquent, le garçon le connaisse par son nom. D’autres raisons mineures et sans intérêt ici viennent s’ajouter à celles-ci, mais à aucun moment je ne mets en doute le bon choix qu’à fait Gambetti pour son café. Et donc, assis à la petite table coincée entre l’entrée et le mur, mon désir est de commander au garçon : " la même chose que Gambetti " sans oser le faire. Comme toujours dans ces cas-là, je me fie au hasard, et peut-être ne mets-je alors dans le mot hasard que ce qu’y mettent la plupart des gens : un mélange de mon désir le plus puissant et de l’absence de cette volonté absolue qui devrait logiquement en découler. C’est donc avec l’œil acéré fixant la tasse de Gambetti que je commande un melange. Le garçon conserve malgré tout l’attitude si typique de celui qui n’a rien vu, rien remarqué, mais qui sait de manière intrinsèque ce que je lui demande vraiment. " Un melange, Monsieur. " Son intonation est affirmative, et je peux ainsi savoir qu’il sait ce que je lui demande vraiment. Bien que je découvre au Bräunerhof un service que je ne m’attendais à trouver aussi rapide et discret, j’ai tout de même le temps, avant d’être servi, d’observer Gambetti. Il est de taille moyenne, avec des lunettes de vue à fine monture d’acier et un crâne rasé de près où il n’y a en vérité pas grand-chose à raser. Entre chaque gorgée de café – de melange puis-je maintenant préciser – il lit chaque page du journal ouvert devant lui avec une extrême précision. Le garçon dépose sur ma table le melange avec son verre d’eau, alors que je allais m’attarder sur le pull si typiquement gambettien que porte Gambetti aujourd’hui. Mais je me dois de boire d’abord une gorgée du melange du café Bräunerhof qui est, il faut le reconnaître parfaitement dosé. Lorsque je retourne à mon observation, Gambetti est déjà debout, plus grand que je ne l’imaginais, en train d’enfiler son pardessus. Avant de quitter la salle, il adresse un signe de tête en forme d’au revoir général, et pousse la double porte juste devant moi pour sortir dans la rue. Je termine mon melange sans toucher au verre d’eau qui l’accompagne, perdu dans mes pensées : ainsi se passe ma première après-midi au café Bräunerhof.

    jean-luc
    serion

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    Date d'inscription : 11/11/2006

    Re: conversation au café bräunerhof

    Message  jean-luc le Lun 13 Nov 2006 - 11:09


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