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Notes pour une archéologie du signifiant fr série


    un poème de René Char

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    un poème de René Char

    Message  llongavidda le Jeu 17 Fév 2005 - 18:14

    ALLEGEANCE

    Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus : qui au juste l'aima ?

    Il cherche son pareil dans le vœu des regards. L'espace qu'il parcourt est ma fidélité. Il dessine l'espoir et léger l'éconduit. Il est prépondérant sans qu'il y prenne part.

    Je vis au fond de lui comme une épave heureuse. A son insu ma solitude est son trésor. Dans le grand méridien où s'inscrit son essor, ma liberté le creuse.

    Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus : qui au juste l'aima et l'éclaire de loin pour qu'il ne tombe pas ?


    René Char
    _________


    La série d’unités dont on peut supposer que « le temps » est « divisé », reste énigmatique malgré l’image courante, peut-être parce que je la vois partout ailleurs dans le poème : n’est-ce pas aussi la série de ceux qui peuvent « lui parler », à « [s]on amour », et « des regards » auquel ressemble « le vœu » qu’ils lui renvoient comme un reflet, reflet qui lui ressemble comme une série de gouttes d’eau ?
    Et la série qui fait le temps doit faire aussi « l’espace qu’il parcourt » sous la forme de la série d’occurrences qui peuple cet espace-temps : d’« espoir » évanescent, de « prépondéran[ce] » et d’« essor » toujours possibles pour cet amour et « sans qu’il y prenne part » : car il « creuse » toutes ces formes qui l’affirment ensemble et que donc il nie chacune.
    Cette série archétypale, ce paradigme universel, présent et absent partout et en tous…, ne serait-ce pas ce qui mérite bien « allégeance » pour être ce que chacun de nous peut appeler « mon amour » ?
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    Re: un poème de René Char

    Message  llongavidda le Lun 21 Fév 2005 - 17:30

    Cette série archétypale, ce paradigme universel, présent et absent partout et en tous…, ne serait-ce pas ...
    ce qui en nous fait allégeance
    ou pas à
    l'amour ?
    Ainsi le trait insaisissable de la chose.
    Et qui dément les deux points de l'avis de Reverdy : un, « Il n’y a pas d’amour, » ben si hein, ça !
    deux, « il n’y a que des preuves d’amour » ben non hein, l'amour se passe de preuve et exige même d'être transparent.
    Ce qui le confond ne peut être que son absence ou son imposture.
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    Re: un poème de René Char

    Message  Irpli le Mar 22 Fév 2005 - 3:52

    L'énigme réside-t-elle dans la "dépossession" de "son" amour ? Elle se complique d'un temps "divisé". Et puis l'amour "va", ce qui n'a rien d'évident car la forge du "Marteau sans maître (1934, 1946) écrit un amour immobile, hypnotique, dont la force est essentiellement tellurique. Du bouleversement immobile du Marteau sans maître à cet amour allant, quel lien ? Une sérénité nouvelle se lit dans : il n'est plus mon amour. Pas de rupture mais un degré d'élévation :
    - cet amour n'est plus mon amour, il est à vous et il est vous
    - cet amour n'a, à la limite, plus besoin de moi pour être. Pour autant, il ne cesse pas d'être "mon amour".
    "Allégeance" - signifie à peu près soumission ("Croyez en vos porcs qui existent, je me soumets à mes dieux qui n'existent pas") mais aussi "rendre quelque chose ou quelqu'un à sa légéreté"). Ce qui semble être le contraire de la soumission (qui pose des chaînes sur le corps du soumis). Allégeance libératrice qui fait écho à un vers hérité de la ferveur chrétienne : "Mon fardeau est léger"

    'Dans les rues de la ville il y a mon amour. Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler" - c'est, peut-être, à cette condition même qu'il est, devient et se fait et reste et sera "mon amour". Car "mon" amour ne peut être mien, il est libre et je l'aime dans sa liberté, il ne m'appartient pas et je suis fier et heureux de cette dépossession, qui implique effectivement un au-delà des "preuves d'amour" et du conventionnalisme social de l'amour.

    Enfin
    je crois ?

    Le Visage nuptial se termine ainsi :

    "La femme respire
    l'homme se tient debout".
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    Re: un poème de René Char

    Message  Irpli le Dim 27 Mar 2005 - 3:46

    Alain Sesmat est un physicien en exercice dans les années 1930 : nous sommes à l'apogée de la série préindustrielle, à dominante philosophique. Sa façon de voir les choses est caractéristique du "pansérialisme" qu'ont nourri Lamarck, Comte, les frères Fourier, Proudhon et bien d'autres jusqu'à lui, Proudhon allant jusqu'à se décrire ainsi : "moi qui ne suis qu'un chercheur de séries". Le style omnisériel de Sesmat s'inscrit dans une histoire qui trouvera sa continuation chez des auteurs comme Pierre Boulez et Gilles Deleuze.

    Une série d’unités identiques qui s’ajoutent une à une de façon à constituer des sommes croissantes, chacune contenant une unité de plus de façon à constituer des sommes croissantes, chacune contenant une unité de plus que la précédente, telle est dans sa régularité idéale la série numérique en construction, série dont les nombres représentent les divers degrés d’avancement. Une série d’instants distincts qui se suivent, chacun existant seul, pour la pensée, à son tour et une seule fois, voilà l’ordre temporel dans sa pureté intelligible, avec ses caractères essentiels : succession des termes, unicité et irréversibilité de la série. Une série de points extérieurs les uns aux autres, mais qui pour la pensée existent tous ensemble, de telle sorte qu’on puisse parcourir la série une fois construite en deux sens opposés : voilà l’ordre spatial primordial, à une dimension, avec ses caractères de simultanéité et de réversibilité ; caractères qui rendent possibles, d’ailleurs, des séries autres, liées à la première comme les éléments de celle-ci étaient liés entre eux : et c’est l’ordre spatial multiple, avec les 3 dimensions que lui attribue la géométrie classique, parce que la perception les exige et s’en contente, et celles, plus ou moins nombreuses, de mondes possibles différents du nôtre.
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    Re: un poème de René Char

    Message  llongavidda le Lun 28 Mar 2005 - 18:17

    de plus en plus passionnant
    de plus en plus merci

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    Re: un poème de René Char

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