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Notes pour une archéologie du signifiant fr série


    La destruction sérielle, 1

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    Irpli
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    La destruction sérielle, 1

    Message  Irpli le Mar 24 Aoû 2010 - 3:26

    Le calme du chaos


    La série ne signifie pas la mort de la mélodie. Mais elle liquide le principe d'harmonie.

    À l'harmonie, elle substitue le chaos. Et c'est ainsi qu'il faut concevoir le champ des verticalités dans l'espace sériel.

    On ne retrouve rien de ce qui structure l'harmonie dans l'ordre des séries. Aucun rapport obligé, aucun rapport privilégié a priori.

    La mélodie est contrainte par la série mais son principe n'est pas même altéré. Qu'il y ait de belles mélodies dodécaphoniques, tant Webern que Boulez en ont donné la preuve, le premier dans ses cantates, le second à travers « La complainte du lézard amoureux », son jardin secret.

    En revanche, la série ne retrouve pas l'harmonie. Elle l'anéantit. Car tous les rapports de verticalité qu'elle rend possibles sont également arbitraires et virtuellement illimités.

    Aucune hiérarchie possible (a priori). L'harmnie est un numen et de numen, il n'y a pas dans l'ordre des séries.

    Il est possible de replier la série sur elle-même, par exemple. Vous prendrez votre série par grappes de deux, trois, quatre notes. Vous obtiendrez des « accords » qui ne sont réellement que des agrégats – car ils ne s'organisent entre eux qu'accidentellement.

    On peut déclencher simultanément plusieurs transpositions de la série. Cette solution implique un degré minimal d'organisation de l'espace vertical : le parallélisme strict.

    La même série est alors employée comme un seul bloc qui entretiendra invariablement le même rapport d'intervalle. Voilà qui donne une certaine consistance à la série de base. Mais cela ne constitue pas une harmonie.

    Mais les séries peuvent encore se déclencher indépendamment l'une de l'autre ! Là encore, aucun principe ne viendra étayer la superposition de deux ou plusieurs points de la série, confrontée à elle-même ou à l'une de ses transpositions.

    L'interdiction de toute pensée obligée est liée à la contrainte qui engendre l'aléa. Quand bien même on dégagerait quelques éléments d'organisation dans une correspondance intersérielle (ou même intrasérielle), cet oasis devrait coexister avec des régions entières – sinon un océan – de structures déréglées, qu'il faudrait épuiser en bloc.

    La série, remarquons-le dès à présent, est infiniment moins rétive au contrepoint qui se passe fort bien d'un ordre supérieur.

    Dans la mélodie simple et dans le contrepoint, la série se satisfait assez d'un espace strié en valeurs régulières. Cette organisation de l'espace répond favorablement à la nature ponctuelle de la série.

    Dans le domaine des verticalités, l'agrégat est désespérément seul. Il ne peut compter que sur lui-même pour se forger une identité qui lui soit propre. Un empilement de trois tierces majeures, par exemple, n'est pas lié à un ensemble déterminé de figures (accords ou agrégats).

    Les transformations internes de l'agrégat, sa réduction, son extension ou son déplacement sur l'étendue de la série, permettent d'envisager des formes apparentées, des familles d'objets. Mais il n'est pas question de les organiser entre eux pour leur donner une fonction les unes par rapport aux autres puisqu'elles sont obligées par l'ordre sériel qui à la fois leur donne leur existence et la borne.

    Il faut prendre, plutôt, chaque forme – note isolée, agrégat ou bloc complexe – comme un événement dans un espace dénué de paysage. La série constitue à la fois le paysage et les figures qui l'animent. Elle doit décrire la régularité comme l'événement.

    L'ostinato est sans doute l'élément qui permet de fonder la pensée verticale de la série. Il instaure une régularité cyclique. Cette régularité ne s'impose qu'à elle-même. L'ostinato est un élément paysager. Son principe peut s'appliquer à une note, un agrégat, ou même une concentration de séries apparentées. Il peut observer une régularité métrique, non métrique ou observer au contraire une logique aléatoire. Il crée un champ sur lequel peut – et doit – surgir l'événement.

    À ce point, la contrainte de non-répétition n'est qu'un vague souvenir. Ce qui importe, c'est l'agencement quasi théâtral des formes sérielles bases ou dérivées.

    Tant que la nostalgie d'un ordre centralisé nous tenaillait, la contrainte pouvait paraître extrême, insurmontable. Dès lors que nous accédons aux logiques propres au matériau sériel, la contrainte n'a plus la moindre existence. L'harmonie est morte. Survient le calme du chaos.

    Pourquoi parler de « calme » ? Parce que le domaine du chaos n'est pas un effroyable débarras de formes sonores accumulées mais un processus d'engendrement formel dont les structures se déploient en régions ou se contractent en événements, en toute simplicité. Ce qui advient, il vous revient de lui donner sa signification formelle et, pourquoi pas, sentimentale.

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