Archives du sériographe

Notes pour une archéologie du signifiant fr série


    les sous-sols de la realite

    Partagez
    avatar
    Irpli
    seriata

    Nombre de messages : 2071
    série topographique : Series-City
    Date d'inscription : 16/12/2004

    les sous-sols de la realite

    Message  Irpli le Ven 4 Fév 2011 - 17:09


    Que restait-il de la réalité ? Pas grand-chose au bout du compte, des bris épars peut-être. Des lambeaux préservés par la périodicité maintenue des flash d'informations, diffusés par on ne sait quelle télévision.

    De toute façon on ne se souciait plus guère de la réalité. Mais il ne faudrait pas dire les choses ainsi. On se souciait en effet de quelque chose qu'on disait être « la réalité » mais cette chose n'était qu'une image, au vrai.

    On habitait dans les sous-sols. Pas seulement les caves : on avait investi les sous-sols de la réalité. Des espaces ternes, aux parois constantes et pourtant friables. On était réduit à des ombres, des ombres humaines, à peine discernables. On avait attendu, longtemps, que survienne quelque chose, quoi que ce soit. Or, rien n'était venu.

    Dans la griserie d'un soir, sans s'en rendre compte, on avait glissé. Les murs avaient pris une teinte neutre, excessivement neutre (on était encore un peu à cette époque de transition, quand des activistes promouvaient l'extrême-centrisme avec une conviction de plus en plus faillible).

    On était aux sous-sols de la réalité. Combien y était-on ? Il serait difficile de le déterminer : les sous-sols du réel sont tout ce qu'il y a de plus indéterminé, comme on peut se l'imaginer. On n'était qu'ombre, au fait. Enfin, pas tout à fait : les hommes étaient des ombres, les femmes des entités.

    On était indifférenciés, à très peu de choses près. On aurait pu, on aurait dû se reconnaître les uns dans les autres, on était trop las pour cela. À peine humains, d'ailleurs, on n'avait pas trop de mémoire. Mais on traçait des chemins sans destination dans des dédales informes qui n'étaient que des sous-sols. D'ailleurs, on entendait en permanence du bruit qui venait d'au-dessus.On s'en moquait assez d'ailleurs, on progressait (si ce mot est possible) en rasant des murs dont rien n'attestait l'existence.

    On n'était pas seulement lésé par ce quart, ce dixième d'existence. On portait un poids stupide sur le dos. Les « philosophes » disaient que c'était le poids de la haine, que c'était de la haine qui s'était constituée en corps physique comme une charge dorsale abusive, un sac à dos rempli de têtes de mort de plomb.

    On rigolait en se disant qu'on était un peu comme des voyageurs. C'était drôle, en effet, d'imaginer qu'on voyageait quand on n'était nulle part. Et oui : quand vous êtes nulle part, imaginez-vous voyager !

    Les « philosophes » avaient ceci de rassurant qu'ils se distinguaient un peu des autres, moins loquaces. Ils restaient relativement fixes, alors que les autres allaient sans chemin. Et ils parlaient, plus que les autres qui n'avaient pas grand-chose à échanger et qui recevaient ce que disaient les philosophes avec circonspection.

    S'il n'y avait eu le poids qui écrasait leur dos, ces autres n'auraient pas écouté les « philosophes ». Ils auraient passé leur chemin en concentrant leur peut-être d'attention sur le bruit extérieur constant et incompréhensible qui émanait du dessus.

    Mais le poids qu'ils portaient avait tendance à grossir, tout de même. Et même tellement que certains finissaient par tomber, se laisser écraser, asphyxier sous la chose qui s'était greffée sur leur dos, prenant la forme d'une masse grumeleuse noire avec des reflets gris qui paraissaient stupidement clinquants.

    Ces autres se voyaient mourir en poursuivant leur marche absurde, ils se voyaient dans ceux qui mouraient sous leurs yeux et qui leur ressemblaient jusqu'à l'indifférence totale.

    Or, tandis qu'une ombre s'éteignait dans des souffrances continues, un de ces « philosophes » expliquait que la chose noire et presque étincelante qui achevait de broyer le système pulmonaire du mourir était quelque chose comme un paquet de haine, une chose effroyable et fascinante, destructrice mais en outre capable de contagion.

    Oui, quand on se prenait à regarder la masse ignoble qui se greffait sur le dos de ces victimes de la réalité (disloquée, il est vrai) on pouvait sentir son dos souffrir de l'accroissement d'une masse pareille et l'on se sentait obligé de pencher un peu plus. Parfois, au risque de tomber.

    Les « philosophes » n'éprouvaient pas grand-chose pour les victimes de ces paquets de haine. Mais ils étaient convaincus qu'il s'agissait de haine, ils étaient fiers d'avoir trouvé une trace matérielle de cette chose. Ils regardaient mourir les quasi-êtres en psalmodiant leur thèse du moment, à peine audibles. Leurs voix étaient couvertes par le bruit du dehors.

    Dans les sous-sols de la réalité, il ne pouvait pas y avoir de révolte, en principe. L'ordre était bien établi. La mort des gens était sordide mais – étaient-ils des gens, réellement ? Les gens ne portent pas ces choses sur le dos. Les gens ne longent pas en permanence des chemins qui ne sont que des murs gris. Bref, aussi atroce qu'elle soit, cette mort n'est pas humaine et elle est adéquate.

    Les « philosophes » ne pensaient pas autrement. Ils se savaient saufs de cette grossièreté de haine mais n'en éprouvaient pas de joie particulière du fait de l'ennui morbide qui les animait.


    Dernière édition par pascal le Sam 19 Fév 2011 - 8:13, édité 3 fois
    avatar
    Irpli
    seriata

    Nombre de messages : 2071
    série topographique : Series-City
    Date d'inscription : 16/12/2004

    Re: les sous-sols de la realite

    Message  Irpli le Sam 5 Fév 2011 - 4:20


    Ils se tenaient à des angles de mur, ne se déplaçaient que lorsque les murs semblaient avoir bougé, pas avant. Ils récitaient des thèses qu'ils improvisaient aveuglément, qui n'étaient pas très cohérentes mais qui restaient fixées sur l'assimilation de ces épaisses masses noires tueuses à une haine matérialisée, concrétisée et meurtrière.

    C'était une harmonie que ces sous-sols, d'une certaine façon. La répartition des uns et des autres était grossière mais les besoins étaient nuls (on ne songeait pas à manger : après tout, on n'avait pas accès à la réalité). Pourtant, une amertume régnait. L'ordre figé de cette sous-réalité connaissait si peu la joie ! On finissait par détester son prochain, son excessive ressemblance, son impossibilité pareille à tout ce qu'on vivait ici depuis...

    Depuis combien de temps, au fait ? Il serait difficile de le dire. Cette population terne ressemblait un peu aux rescapés d'un cataclysme nucléaire, condamnés à une vie souterraine et diminuée, privée de tout ce qui égaie la vie. Mais des rescapés condamnés en outre à un affaiblisement constant de leur réalité, même. Une vie sans objet, juste tracée par des contours, décolorée en outre, dénuée enfin du sentiment qu'on peut avoir de sa propre existence comme de celle d'autrui.

    Il y avait seulement cette « bruyaille » à l'extérieur. On disait la bruyaille pour évoquer ce fond sonore constant et morcelé, irrégulier et profondément désagréable mais si attrayant, puisqu'il évoquait la possibilité de l'existence, en un espace séparé mais pourquoi pas accessible ?

    On rêvait la réalité. Enfin, certains la rêvaient. D'autres étaient parfaitement résignés à leur réalité d'ombre ou d'entité. Les « philosophes » quant à eux ignoraient ce désir. Ils ne le connaissaient pas eux-mêmes. Ils ne le décelaient pas dans cette population errante non plus. Pourtant, les rêveurs se distinguaient de plus en plus nettement, à bien considérer les choses : ils bougeaient les bras, les battant parfois ou les amenant à hauteur de poitrine pour les croiser. C'est ainsi qu'on pouvait rêver l'existence, en cet espace neutre.

    On ne savait plus bien à quoi la réalité ressemblait. On en débattait peu puisqu'on ne communiquait presque pas. Mais l'existence était si faible que ces amorces d'espoir se lisaient sur les visages, causant un effet double de trouble sur des faces déjà atténuées. Les rêveurs étaient repérables.

    Cette nouvelle distinction au sein de la population des sous-sols irréels (ou subréels) ne s'est pas immédiablement traduite par des indices de conflictualité. Les « philosophes », trop accaparés par leurs dissertations, ne s'en apercevaient même pas. Les non-rêveurs voyaient les visages des autres se troubler plus que de raison et notaient sans affection particulière ce quasi événement, ce qui aurait pu un peu plus que d'habitude s'assimiler à une presque rencontre. Mais les rêveurs mutaient.

    Ils n'avaient pas conscience eux-mêmes de leur rêve, initialement. Ils ne pouvaient pas imaginer qu'il leur soit commun. Ils se le formulaient si peu ! C'est simplement qu'à un moment, dans le brouhahas indistinct qui émanait du dessus, un éclat sonore se détachait et prenait une allure évoctrice qui les absorbait, l'espace d'un instant.

    L'instant pouvait durer ou être très bref. Il avait une propriété enveloppante qui absorbait la conscience étouffée des rêveurs et l'entraînait dans une série d'infimes variations de voix et de couleurs très faibles mais bien réelles. Elle se déroulait comme un rêve, ne laissait guère de possibilité de relation.

    Les rêveurs étaient plus ou moins fréquemment soumis à l'expérience de ces bris sonores de la réalité qui paraissaient les appeler, ce dont on ne se rendait pas immédiatement compte. On estimait avoir eu un moment d'absence, ce qui en ces lieux ne signifie pas grand-chose.

    Mais pour certains les choses s'accéléraient sensiblement tout de même. Le bruit était constant. Les éclats qui le traversaient étaient variables et personnels. Il est tout à fait possible que certains n'en aient fait l'expérience qu'une seule fois et qu'elle leur soit restée indifférente. D'autres l'ont faite très souvent, au contraire et ont fini par la rechercher, ne pouvant plus se passer de l'enveloppe évocatrice qui les happait trop brièvement.
    avatar
    Irpli
    seriata

    Nombre de messages : 2071
    série topographique : Series-City
    Date d'inscription : 16/12/2004

    Re: les sous-sols de la realite

    Message  Irpli le Sam 5 Fév 2011 - 9:00

    L'expérience de ces ondes venues de l'extérieur devait s'avérer assez perturbante, au final. Les uns ont commencé à se reconnaître entre eux car ils étaient animés par le même rêve. Les autres sentaient la différence s'installer et avec elle, un trouble dans l'harmonie médiocre des sous-sols.

    Peut-on dire pour autant qu'une animosité se soit manifestée entre les uns et les autres ? S'il n'y avait eu que cette différence mineure, si elle était restée sans conséquence, sans doute les choses ne se seraient-elles pas dégradées. Mais le vague trouble dédoublé des visages oniriques n'était pas seul en cause.

    Les paquets de haine formaient toujours leurs excroissances noirâtres sur les dos éprouvés d'une part de cette population. Les morts-morts (on disait qu'ils étaient deux fois morts), il fallait bien les emporter. Il n'y avait pas de hiérarchie, pas de gouvernement. Simplement, les « philosophes » avaient préconisé d'emporter les cadavres (dont le poids pouvait atteindre le triple de celui d'un autre) en un espace reculé, le plus proche du néant.

    Les rêveurs étaient moins attentifs que les autres à leurs compagnons d'infortune détruit par la matérialité de leur haine. Ils attendaient, désormais, les moments d'absence que permettait l'absorption du rêveur par un éclat de réalité enfin audible.

    Ils attendaient. Bientôt, ils espéreraient. Ils regagneraient de la sorte une conscience du temps et de tout ce qui les entoure qu'on s'était habitué à ne plus connaître et qui, à présent, n'avait plus à avoir cours : il fallait s'orienter dans ces bas-fonds sans nuance. On n'avait pas à envisager un quelconque avenir.

    Mais surtout, ces rêveurs contribueraient de moins en moins au transport des corps, qui restait un moment de vague désagrément pour tout le monde. Les corps étaient flasques mais atrocement lourds, il fallait les traîner. Et puis rejoindre des espaces reculés, les plus confinés. On n'avait jamais la certitude de pouvoir repartir en arrière.

    Or, à ces points éloignés des sous-sols subréels, l'extinction de toute forme de perception atteignait un degré tel qu'elle devenait presque douloureuse. On peinait à marcher, plus encore à tirer derrière soi le cadavre lesté de sa charge de haine qui avait l'allure d'un météorite planté dans un pauvre corps détruit et désarticulé.

    Ce n'est pas que les rêveurs se soient refusés à contribuer au bien commun. On s'en doute : l'accumulation de ces morceaux de sensation qui leur revenaient à intervalles irréguliers détournait leur attention du spectacle morbide, même si assez indifférent, d'autres tués par leur charge.

    Il serait difficile de dire si cette sorte de tumeur affectaient moins les rêveurs que les autres. La haine pouvait bien se porter jusqu'au coeur des bris sonores de la réalité et du rêve qu'ils charriaient. On pouvait mourir en rêvant, même. Mais les non-rêveurs pouvaient se sentir lésés par l'attitude de ceux qui entendaient les bris de la réalité et s'en trouvaient distraits. Ils avaient beau rêver, ils n'étaient que des pairs, simplement placés ici pour demeurer à la limite d'être.

    Les « philosophes » ne participaient à rien mais dictaient bien l'ordre des choses. On les respectait pour cette raison. Les rêveurs défaillaient (parfois, ils restaient figés dans un corridor en cours d'épuisement et gênaient le passage des autres). Ils s'exonéraient, quand ils étaient « pris » par leurs bris, de toute obligation. Ils n'exprimaient rien. Mais on commençait à soupçonner qu'ils en viendraient bientôt à y prétendre.

    En effet, des humeurs renaissaient chez les rêveurs qui finissaient par éprouver quelque chose comme un sentiment de la réalité au-dessus d'eux, d'une réalité complexe et mutliforme, d'une enveloppe constante et incroyablement événementielle qui les solliciterait en permanence et même parfois de façon contradictoire.

    Quand ils auraient de tout cela une conscience dotée d'un minimum de constance, quand ils seraient en mesure d'esquisser les contours encore fantasques de ce qu'ils rêvaient, ils pourraient presque en formuler la possibilté. Une sorte de compréhension s'installerait entre eux. Ils se sentiraient tenus de marquer cette distinction, estimant qu'une entraide est possible, même menue, même balbutiante.

    Une entraide pour aboutir à quoi ? Ils ne le savaient pas eux-mêmes. Ils n'avaient peut-être pas l'idée de sortir de ces sous-sols dans un premier temps. Leur condition ne leur paraissait pas absurde. Ils n'avaient pas conscience, par exemple, de contribuer moins que les autres au transport de leurs compagnons morts.
    Il y a eu une accumulation de petites différences, à peine remarquées d'abord mais de plus en plus marquées par la suite. Bizarrement, les rêveurs ont pris conscience des postes de télévision qui étaient disposés dans différents espaces de ces sous-sols.

    Ils étaient là depuis toujours, appartenaient selon les « philosophes » à « l'éternité de la télévision ». Ils diffusaient des programmes discontinus qui pour qui y prêterait attention n'apparaitraient que comme une suite d'images d'archives montées grossièrement, sans transition ni explication, en un film au déroulement indéfini dans le temps.

    Parfois, il pouvait sembler que la bruyaille continue et dégradée qu'on entendait au-dessus de soi pouvait trouver son origine dans l'émission des ces téléviseurs inutiles placés là peut-être par l'un de ces techniciens de la réalité (qui étaient censés contribuer au rétablissement global du « sentiment de la réalité ») avant qu'il ne perde tout à fait le sens de sa mission.

    On ne savait pas bien, au final, si le bruit qu'on entendait au-dessus de soi était effectivement lié à la programmation aléatoire des téléviseurs, dont l'écho altéré se répandait dans les sous-sols en se brouillant pour finir en un insupportable grésillement. Il était interdit d'y prêter attention et même de souffrir de ce pénible résidu sonore qui pourtant était bien cruel.

    Seuls les « philosophes » pouvaient, dans les faits, recourir à l'information même défectueuse que diffusaient ces postes. Comme ils ne bougeaient pas de leur angle de mur, ils pouvaient paraître chacun reliés à un poste, éventuellement à deux ou trois postes, dont ils ne captaient que le son.

    Les autres passaient indifférents devant les postes. Or, les rêveurs commençaient à éprouver la singularité de ces sources sonores, par rapport aux bris qui les happaient et leur offraient une image de plus en plus précise de ce qu'ils évoquaient.

    Aussi, le rêveur marquait-il une nouvelle pause dans sa déambulation indéfinie, quand il approchait d'un téléviseur. Et la proximité de l'appareil déterminait de façon très visible son parcours. Certains rêveurs fuyaient ces sources de perturbation onirique, d'autres au contraire recherchaient leur proximité.

    Chez ces derniers, se faisait jour une bizarre avidité vis-à-vis de l'image et du son qui se déroulaient indifféremment, pourtant, incompréheniblement. Ils restaient à l'arrêt, non loin du poste. Les autres, voyant cela, n'ont plus fait d'effort pour les éviter. Ils les ont bousculés, parfois.

    Quand ils ne faisaient que marcher, les non-rêveurs heurtaient leurs pairs qui se trouvaient momentanément déséquilibrés mais reprenaient vite position à quelques centimètres du point d'impact. En revanche, les transporteurs de corps alourdis par la haine ne se gênaient pas plus et pouvaient causer de gros dégats. Plus d'un rêveur à été happé par le passage d'un convoi mortuaire.

    Des accidents atroces sont survenus. Parfois, c'était le convoyeur de tête qui se cognait au rêveur. C'était moins grave. Mais si le rêveur était fauché par le passage latéral d'un corps lesté de son ignoble poids, il pouvait arriver qu'il passe sous le cadavre et décède suite à l'écrasement. Ou bien, le pauvre plongeait droit dans la chose noire qui l'absorbait et le noyait dans sa substance indéterminée, quelque peu liquoreuse en dépit de sa lourdeur de plomb.

    Ainsi des incidents survenaient-ils dans cet espace dédié à la neutralité. Et cela, les « philosophes » ne pouvaient le penser. Ils n'observaient pratiquement pas ce qui se passait autour d'eux. Peut-être n'étaient-ils que programmés eux-mêmes par l'émission indéfinie des postes de télévision.
    Les premiers morts n'ont pas causé de remous particulier. C'était des accidents. C'était bizarre, c'est vrai, que des accidents surviennent déjà. Il fallait le temps qu'on se rende compte qu'il s'agissait d'accidents, en effet. Que quelque chose avait eu lieu.

    Puis il faudrait qu'on se rende compte d'autres aspects de ces événements : de la mort de pairs, déjà. Tués par autre chose que l'excroissance maligne. Tués par un accident. Et combien de temps fallait-il pour qu'on prenne conscience d'un trait commun à tous les tués, à savoir : leur caractère de rêveur.

    L'indice de conflictualité prenait corps, sans que jamais s'en inquiète la congrégation des « philosophes », qui expliquaient toujours que les choses étaient tout à fait conformes à ce qu'elles devaient être puisque rien ne transparaissait plus derrière le peu qu'on pouvait discerner.

    Cet ordre n'était déjà plus. Un jour, un rêveur a parlé. Très peu de mots lui suffisaient mais il a voulu dire quelque chose et il l'a dit, enfin : « Le courage est de fuir ». Il s'était arrêté pour prononcer ces mots, il a repris sa marche. Ses paroles ont rebondis dans différents recoins et se sont répandus, excessivement distinct de toute la confusion auditive des sous-sols.
    Certains se sont reconnus dans cette phrase isolée. Elle a été comme une clé pour ceux qui étaient le plus fréquemment aborbés par des bris de réalité. L'hypothèse d'un départ se formait. Partir d'ici n'était plus un non-sens. Au contraire : avec une rapidité incroyable, devait naître avec la nécessité de la fuite l'espoir d'un ailleurs.

    Les autres ont voulu alerter les « philosophes » qui sont restés sourds à leur détresse. Dans un premier temps, ils les ont abreuvés de conseils de prudence quant au transport des corps. Dans un second temps, ils ont sorti des gourdins et ont assommé les importuns qui venaient à nouveau les déranger, les empêcher de disserter alors qu'ils étaient à un point essentiel de leur méditation.

    Le courage était de fuir. Ce qui supposait une notion bizarre, inaccessible : le courage. Mais le courage, pour incompréhensible qu'il soit resté, est apparu comme un miroir de la réalité. Les deux notions se sont assimilées l'une à l'autre, ainsi qu'à la fuite bien sûr (puisque c'est de cela qu'il s'agissait, à présent). On allait fuir, ce qui serait incroyablement courageux.

    Les troubles se sont aggravés de façon peu évidente à cause de cette tendance à la fuite qui se manifestait chez certains des rêveurs, plus seulement devant les postes de télévision.

    Les sous-sols s'étendaient à l'infini. La population n'évoluait que dans une fraction difficile à estimer de ce qui apparaissait comme un véritable labyrinthe de parois mal dessinées, parfois instables. Certaines zones étaient invivables. D'autres, on ne savait où elles conduisaient. Elles n'étaient pas interdites à proprement parler. Simplement, il était d'usage de ne jamais s'y aventurer.

    Certains rêveurs se sont laissés entraîner dans ces zones. Ils en sont revenus, bien sûr. Mais le trouble déjà augmenté de leur visage prenait un aspect pareil à celui des écrans de télévision quand ils reçoivent plus d'onde distincte, fait de nuages de points mobiles et interrompus.

    Tout ceci échappait aux « philosophes », pas aux non-rêveurs qui ont commencé à leur désobéir. Les conseils de prudence ne les satisfaisaient plus. Ils ne voyaient pas pourquoi ils devraient faire des efforts vis-à-vis de ceux qu'ils tuaient et qui ne s'émeuvaient pas d'être tués, selon toute vraisemblance.

    Cette indifférence à la mort leur paraissait équitable puisqu'elle compensait la désaffection des rêveurs vis-à-vis des tâches communes. Les non-rêveurs pouvaient bien tenter de s'en expliquer aux philosophes, d'ailleurs. Ces derniers sortiraient leur gourdin et n'épargneraient pas les crânes des disciples. Ils avaient tort. Les sous-sols n'étaient déjà plus si subalternes à la réalité.

    Il pouvait bien encore se passer des choses au-dessus, il s'en passait désormais également ici-bas. Peu de choses, il est vrai. D'une manière générale, le rythme indéfini et distendu des déambulations était maintenu. Mais de plus en plus souvent les choses déraillaient. Les accidents n'étaient pas rares. Parfois ils se compliquaient. Il pouvait arriver que plusieurs résidents des sous-sols stationnent au même endroit, un temps.

    Les rêveurs ont fini par concevoir la nécessité d'échapper à ce monde de non-signifiance et à en rechercher les issues, sans être certains de leur existence puisque rien, jusqu'ici, ne l'avait indiquée.
    avatar
    Irpli
    seriata

    Nombre de messages : 2071
    série topographique : Series-City
    Date d'inscription : 16/12/2004

    Re: les sous-sols de la realite

    Message  Irpli le Dim 6 Fév 2011 - 4:39

    Les autres ont commencé à prendre conscience de cette différenciation et du trouble qu'elle causait dans cet ordre figé, où chacun avait sa place. Non seulement ils se rendaient compte que les aspirations naissantes des rêveurs menaçaient l'ordre établi mais en outre, ils voyaient que les « philosophes » ne leur étaient d'aucune aide, qu'ils ne concevaient pas ce qui se passait puisqu'au fondement de leur dogme, rien ne devait – rien ne pouvait – survenir.

    Les transports de cadavres ont pris une tournure meurtrière à partir de cette prise de conscience. Les non-rêveurs ont commencé à faire usage des cadavres pour éliminer les rêveurs. L'acheminement des corps s'est accéléré. Les rêveurs étaient considérés comme des ennemis. On ne savait combien ils étaient, s'il serait possible d'endiguer leur développement mais la nécessité de leur élimination a pris un caractère d'évidence pour la plupart des non-rêveurs.

    Or, l'élimination des rêveurs ne pouvait suffire à arrêter la marche des événements. La parole, jusque là limitée à des nécessités fonctionnelles, s'est répandue chez les uns et les autres pour redonner lieu au débat, à la discorde, à l'interprétation et à l'hypothèse. Les échanges se sont multipliés. Parfois, jusqu'à la relation.

    Déjà les sous-sols de la réalité n'avaient plus l'aspect de neutralité aboutie qui les caractérisait, si peu de temps auparavant. Le bruit de l'extérieur, le son émanant des téléviseurs, étaient régulièrement couverts par les tentatives d'élimination répétées des rêveurs. De plus en plus souvent, des éclats de voix se faisaient entendre, rugueux et réduits à quelques syllabes mais réccurrents, enfin.

    Ce qui avait garanti la morne paix sereine de cet espace subréel, c'était l'absence de relation. C'était un monde sans amour, sans amitié, sans affection. Or, à présent que les solidarités tissaient leur toile dans l'opposition binaire qui divisait cette population, le principe pouvait s'en décliner jusqu'à atteindre les échanges personnels. De petits groupes se formaient. Chose inédite, on voyait parfois des habitants des sous-sols marcher côte à côte, échanger des éructations, parfois même des regards.

    Jusqu'où cette résurgence de la relation pouvait-elle donc aller ? Trop de choses avaient été oubliées pour que le chaos de la réalité reprenne corps dans cet espace brouillé. S'il est formé quelque chose qui ressemblerait à un couple, c'est plutôt dans la difficulté de ces ruptures interminables et qui ne font que gâter de rencontre en rencontre la douceur perdue de la relation qu'on trouverait la base de cette ressemblance.

    Oui, il y a sans doute eu plusieurs de ces êtres qui ont cherché à se rapprocher l'un de l'autre dans ce temps de trouble atténué. Peut-être est-ce là la cause des découvertes macabres qu'on a pu faire, çà et là, de cadavres mutilés dans des recoins perdus et dont rien n'expliquait la présence car il était visibles que les corps sans vie n'avaient pas été écrasés par un convoi mortuaire. On s'était battu.

    C'est dans la lutte à mort que devait retrouver un rien de consistance cette notion perdue entre toutes, l'amour. Il faut croire que le bouleversement émotionnel en était si insupportable aux habitants des sous-sols qu'il les entraînait dans des déchirements atroces, meurtriers.

    Il n'y avait pas que l'accélération des échanges entre les habitants pour causer ces désordres. On se rendait bien compte que les hommes n'étaient qu'ombres tandis que les femmes étaient des entités. Cette distinction était connue de tous, les « philosophes » l'avaient même théorisée. Mais elle n'avait pas de conséquence pratique, jusque là. Elle était assumée comme une nuance impuissante, égale à toutes les nuances que déclinent ces sous-sols.

    Qu'un homme soit une ombre ne paraissait pas poser de problème particulier, au contraire. Ce qui les rendait méconnaissable leur garantissait la paix. Cet univers sans lendemain ne connaissait pas le désir. La procréation était un geste technique et son organisation, comme le transport des corps, était collective, régulée par des principes de base qui garantissaient la non-événementialité de la chose.
    De toutes façons, on ne savait pas bien si des enfants naissaient. Les accouplements techniques avaient été institués. Ils ne causaient qu'une interruption momentanée, en forme de parenthèse, des parcours sans destination du peuple subréel qui ne savait pas se compter.

    Il y a eu des tentatives de relation. Les non-rêveurs n'osaient plus aller à la rencontre des « philosophes » pour les alerter sur cette nouvelle détérioration mais quelques-uns s'y sont essayés tout de même, sans succès. Les « philosophes » avaient remplacé leurs gourdins par des tronçonneuses et abattaient leurs armes sur les importuns sans état d'âme.

    Certaines ombres se souvenaient de qui elles avaient été l'ombre. Ce souvenir partiel, fragmentaire et informe les faisait souvent souffrir. On ne se souvenait, en effet, que des aspects les plus déplaisants de l'être à qui l'on avait été associé. On pouvait s'y identifier, comme à un miroir déformant qui ne se contenterait pas de vous renvoyer votre image incurvée mais altérerait spécialement certaines zones du visage pour le rendre hideux et inquiétant.

    On finissait par se détester autant que l'être duquel on avait été dissocié, en un temps autre, complètement oublié cette réalité perdue qui avait été la sienne, du fait de ce qu'on pourrait considérer scientifiquement comme un privilège mais qui s'était avéré, pour John Wayne comme pour son ombre, un calvaire sans fin. C'est que de l'autre côté, dans une réalité déjà contusionnée mais toujours efficace, l'ombre et John Wayne avaient eu l'occasion de se rencontrer – et même longuement.

    L'ombre ne se rappelait que peu de cette rencontre : sa longueur indéfinie, l'ennui qui en découlait : il avait de cela une intuition précise. Les espaces où ils avaient eu de longs échanges insignifiants : une pyramide peut-être, un appartement familial où ils restaient jour et nuit à disserter et à jouer aux cartes au milieu d'une famille qui n'avait visiblement aucune conscience de leur présence.

    L'ombre se rappelait – mais sans savoir si ce souvenir était fidèle à aucune réalité – avoir torturé l'être dont elle était déjà dissociée comme si elle avait été employée au service d'une agence de renseignement particulière peu soucieuse des droits humains.

    L'ombre enfonçait un tournevis dans l'oreille gauche de John Wayne, assis sur une chaise de bois clair, installée sous une lampe électrique qui diffusait une lumière bleue dans la pièce nue où avait lieu l'interrogatoire, pour le faire parler. Mais enfin, n'était-ce pas l'inverse ? N'était-ce pas John Wayne qui avait agi ainsi ? Comment savoir ?

    L'ombre était affectée par les excroissances dorsales noirâtres mais elles ne menaçaient pas encore sa vie. Leur poids était sensible mais ne causait pas de handicap particulier. Longtemps, l'ombre de John Wayne avait erré, comme ses pairs, dans de longs corridors aux parois à peine dessinées, sans but ni objet mais avec la sérénité retrouvée de quelqu'un qui sait ce qu'il a à faire et ne se pose aucune question, ni à ce sujet ni à d'autres car toutes les autres fonctions de son existence sont ramenées à un plan secondaire.

    L'ombre de John Wayne avait gardé en lui la trace de souvenirs passés. Pour autant, il n'était pas un rêveur, bien au contraire. Il avait gardé la conscience d'un temps autre mais ces réminescences étaient déplaisantes et il ne les recherchait pas. Au contraire, il les fuyait.

    Or, la multiplication des troubles autour de lui le ramenait sans cesse à ces évocations pénibles. Le transport des corps, les attaques qu'on organisait à l'encontre des rêveurs, les « philosophes » qui commettaient des exactions de plus en plus saugrenues, tout cela lui laissait une impression, un goût d'enfer et de déjà-vu qui le mettait en alerte, à chaque instant : il se voyait devenir.

    Cette perspective le mettait en panique. Il en venait à tenter de s'isoler, lui aussi, comme s'il avait été l'un de ces rêveurs ! Il avait honte de lui-même, se cachait en sentant grossir les excroissances qui s'étaient greffées en différents points de son dos et se nourrissaient de toutes ces émotions empaquetées.

    Le couloir où il restait prostré était un cul-de-sac. Les murs se rejoignaient quelques mètres plus loin.
    Peut-être y avait-il un passage tout au bout – car, assez bizarrement, il y avait peu de voies sans issue dans ces sous-sols – mais il ne permettrait pas à une ombre d'homme de s'y glisser. Et une issue, ce n'était pas ce que l'ombre de John Wayne recherchait.

    Il n'atteignait pas non plus à la conscience de soi que peut avoir un suicidaire. Simplement, la charge émotionnelle à laquelle il se voyait soumis était telle qu'elle le rendait incapable de poursuivre les actions apaisantes que lui permettait cette sous-réalité.

    Lucie l'a trouvé là, recroquevillé sur lui-même. Ne voyant que son dos, elle a d'abord cru que c'était un bloc de haine qui s'était détaché du cadavre où il avait pris corps, peut-être au moment où on avait voulu le transporter. Mais en faisant le tour de la chose, elle avait qu'il y avait encore quelqu'un derière. Enfin, une ombre du moins.

    Elle l'a regardé. Il ne la voyait pas, c'était évident. Elle a trouvé curieuse cette ombre recroquevillée, dont le dos était dévoré par des pustules de haine tandis que son visage lisse n'était que lignes effacées ett marquait une grande douceur. Elle l'a pris pour un rêveur, alors.

    L'ombre prostrée a pris conscience de l'entité qui s'était rapprochée et qui lui faisait face, à présent. « Qui êtes-vous ? » La question, en ces sous-sols, n'avait pas beaucoup de sens. Mais l'apparition a mis l'ombre de John Wayne en panique et ces mots, ils les a lâchés dans un réflexe. Ils n'exprimaient pas, à proprement parler, une pensée.
    avatar
    Irpli
    seriata

    Nombre de messages : 2071
    série topographique : Series-City
    Date d'inscription : 16/12/2004

    Re: les sous-sols de la realite

    Message  Irpli le Dim 6 Fév 2011 - 9:37

    L'ombre de John Wayne n'en était pas à avoir une « pensée ». Ou peut-être cette question a-t-elle amorcé chez lui la possibilité d'une pensée puisque, le cri lâché, elle était toujours là, en face de lui. Elle n'avait pas répondu mais la question résonnait à ses oreilles comme un appel inattendu qui l'entraînait en un point de sa conscience qu'elle n'avait pas visité et qui lui donnait un nom.

    Elle s'appelait Lucie, ce lui était évident. Elle a prononcé les deux syllabes de son nom comme si elle les découvrait elle-même, sans quitter l'ombre des yeux, comme elle voyait le visage lisse se rebrouiller de lignes latérales qui formaient des faisceaux mobiles d'inquiétude.

    Elle n'osait lui demander de se présenter. Elle, ce qu'elle avait fait, elle ne savait déjà trop ce qu'elle devait en penser. S'attribuer ne serait-ce qu'un prénom, c'était un peu problématique. Qu'adviendrait-il si les gens venaient à s'arroger des identités distinctes ? Et d'autres des identités multiples ? Quel chaos en perspective.

    On n'en était certes pas là. Mais Lucie comprenait la panique de cette ombre d'homme. Elle-même ne se sentait pas rassurée. Les excroissances dorsales de l'ombre étaient contagieuses et même un peu toxiques. Lucie déjà avait développé sur son corps de petites boules suintantes qui se détachaient d'elle comme des gouttes mais qui un jour peut-être se fixeraient sur sa peau pour former de grosses bosses purulentes et destructrices à échéance.

    Noyés de peur tous les deux, ils se sont détestés. C'est ainsi qu'on tombe amoureux, ici. Ils ne se sont pas battus mais la question de l'ombre a résonné longtemps dans un air devenu glacial. Chaque respiration de l'un et de l'autre était audible, elles alternaient.

    Elle s'appelait Lucie : quel besoin avait-elle de le dire à cette ombre qui ne faisait ici que finir sa vie d'ombre, peut-être. Qu'est-ce qui l'obligerait à apprendre que le visage brouillé qui la regardait était – ou avait été – lié à un homme dont le patronyme est celui d'un acteur célèbre qu'il ne connaît que vaguement, d'ailleurs et auquel il ne s'intéresse pas ?

    Il faudrait ensuite qu'elle écoute l'énoncé absurde de morceaux décousus de l'histoire de cet homme qui a fini par rencontrer son ombre, dans l'isolement où il s'était trouvé plongé alors qu'il préparait une campagne doctrinaire qui visait à soutenir une forme dégradée d'insurrection politique ? Et quoi encore ?

    Lucie n'a pas eu de chance. L'ombre de John Wayne avait bien des choses à raconter en effet. Et pas des choses plaisantes. Si elles n'avaient été que stupides ou vaines, le désagrément aurait été mineures. Mais elles dégageaient un parfum d'ennui et de tristesse que tout évoquait.

    Il n'avait pas encore ouvert la bouche. Elle savait déjà que c'était l'enfer ce qui allait parler. L'enfer qui parlerait et ne saurait parler que l'enfer, à travers chaque détail de ce qui aurait l'allure mal façonnée d'une narration.

    À la question « qui êtes-vous », elle n'avait pas encore répondu et déjà il n'écoutait plus. Il n'avait rien ajouté et pourtant elle entendait clairement le morne débit de sa voix épuisée lui annoner l'expérience inutile que peut constituer la rencontre d'un homme avec son ombre.

    Qu'y avait-il à dire d'ailleurs de cette histoire puisque lui-même ne s'en souvenait qu'à grand-peine ? Il se souvenait surtout d'avoir été mauvais avec l'homme qui se croyait plus qu'elle et qu'un mauvais tour du sort avait condamné à n'être plus qu'avec elle, le faisant moins que son ombre au bout du compte.

    Et l'ombre aurait pu être fière car historiquement, elle serait restée la seule peut-être à avoir été plus que l'homme qu'elle suivait – et qu'elle ne suivait plus, d'ailleurs, puisque l'homme ne pouvait plus l'astreindre à épouser ses sauts d'humeur constants.

    L'ombre s'était détachée. Son émancipation, elle n'en connaissait pas l'origine. Elle s'en moquait bien, d'ailleurs. La seule chose qui lui importait, c'était de tourner John Wayne en ridicule. Il lui suffisait de souligner le caractère cocasse des situations successives où l'homme s'est trouvé impliqué, si l'on peut employer ce mot.

    L'ombre ne relaterait pas à Lucie l'incident dérisoire survenu le jour où John Wayne s'est rendu dans une administration quelconque pour retirer un document dont il avait besoin pour une raison donnée. L'agent lui avait sèchement répondu que c'était impossible. John Wayne s'était offusqué et avait demandé des explications. Au bout du compte, c'est le responsable du service qui a dû venir calmer John Wayne en lui annonçant que son dossier n'existait pas et qu'on pouvait tout de même douter de la réalité d'un individu qui prétendrait s'appeler « John Wayne », enfin.

    L'homme était ressorti du petit bureau du responsable de l'administration assommé et décomposé.
    Il était rentré chez lui et avait bu une bouteille de whisky. Son ombre L4avait entrepris à propos de ce fameux incident, lui demandant ce qu'il comptait faire.

    John Wayne avait répondu brutalement et jeté la bouteille de whiksy dans la direction de son ombre. Il avait raté sa cible.

    « Une fois de plus ! », avait ironisé l'ombre qui lui avait demandé d'autres détails sur l'entrevue absurde de l'après-midi. « Peut-être qu'elle aura des suites ? »

    John Wayne ne pouvait pas savoir. Et il restait dans son fauteuil épais à réfléchir sur les suites que pourrait avoir l'incident, tandis que l'ombre dansait en écoutant une Bourrée de Jean-Sébastien Bach jouée habilement par un flûtiste pop-rock.

    John Wayne ne concevait pas seulement sa radiation de l'espace social, ce qu'un agent de l'administration centrale lui avait annoncé avec froideur. Il se sentait coupable de cette situation. Et il devrait payer pour cette faute. Mais comment s'y prendrait-on ? Devrait-on le convaincre d'« atteinte à la réalité », comme cela commençait à se pratiquer dans les milieux judiciaires, voire « d'atteinte à la réalité » ?

    Lucie s'ennuyait fermement en regardant la silhouette toujours recroquevillée qui se persuadait de ne rien dire mais dont l'histoire morcelée était aisée à reconstituer, pour qui avait accès aux éclats de réalité qui faisaient les délices des rêveurs.

    Elle voulait partir, fuir cette voix qui n'avait prononcé que trois mots mais qu'elle sentait lourde d'une menace cruelle, directement connectée aux enfers.

    Mais elle restait figée devant l'ombre. Elle aussi voulait se donner le loisir de ne rien signifier, ce qui blesserait sûrement l'amour-propre de l'ombre, si elle en était doté.

    De toute façon, ne rien signifier était ce qu'il y avait de préférable, de façon très générale. Mais l'ombre était devant elle comme si elle s'était répandue tout autour. Elle ne se sentait pas capable de partir. Elle voyait bien que cette ombre avait fait d'elle une entité privilégiée. Elle ne voyait pas bien comment s'en dépétrer.

    Des pas se rapprochaient. L'entité féminine s'est arrachée à la fascination et a repris son chemin, faisant bien attention à n'aller nulle part, alors qu'elle s'extrayait délibérément de l'emprise de l'ombre, en prenant un couloir qui lui tournait le dos et n'était observable que par le dos dévoré de bubons purulents, s'ils étaient dotés d'yeux.

    L'ombre de John Wayne égrenait toujours silencieusement son histoire. La milice non-rêveuse qui avait fait fuir l'entité Lucie s'est approchée du corps immobile de l'ombre de John Wayne et s'est interrogée : était-elle encore en vie, cette ombre-là ? Mais personne n'ayant de réponse à cette question, la milice a poursuivi son chemin en empruntant le couloir qui faisait face à l'ombre de John Wayne (en fait, c'était déjà de celui-là qu'ils venaient).
    avatar
    Irpli
    seriata

    Nombre de messages : 2071
    série topographique : Series-City
    Date d'inscription : 16/12/2004

    Re: les sous-sols de la realite

    Message  Irpli le Lun 7 Fév 2011 - 17:31

    Les relations entre l'homme et son ombre avaient tout de suite pris un tour compliqué et contradictoire qui pourrait faire la matière d'un ou de plusieurs romans. L'ombre ne manquait pas de cruauté à l'endroit de John Wayne qui lui rendait de petites violences verbales et parfois jetait des objets, assez vainement, dans la direction de son ombre. L'un expliquait les détails de son histoire à l'autre qui la reprenait et la déformait pour lui donner un tour comique, absurde et dérisoire.

    D'ailleurs, l'ombre n'écoutait qu'à moitié ce que lui disait l'homme, qui se perdait en disgressions compliquées et confuses. Souvent, au milieu d'un épisode pénible, l'ombre se levait tandis que John Wayne restait assis, elle se dirigeait vers l'électrophone d'origine soviétique qui avait la forme d'une grosse caisse de bois marron et enclenchait la Bourrée pour danser et marquer ainsi son indifférences aux malheurs de John Wayne.

    John Wayne aussi pouvait avoir des comportements cruels à l'endroit de son ombre. L'homme s'emparait d'une corde et ligotait l'ombre pour lui faire subir un interrogatoire qui dégénérerait, à son tour, en histoires incongrues. Mais John Wayne, contrairement à l'ombre, restait dépendant de cette série d'anecdotes peu et mal signifiantes.

    Aussi l'ombre se plaisait-elle à égrener des propos fantasques, tandis que John Wayne plantait un tournevis dans son oreille gauche. « J'étais sa pauvre mère ! », dit l'ombre contrefaisant la voix d'une petite vieille, en parlant d'Alain Merzin. De rage, l'homme tournait le tournevis en vrille.

    Ces exercices cruels duraient le temps que prenait l'homme à s'envivrer, à grandes rasades de whisky. L'ombre se libérait alors et reprenait ses activités néantes, qui n'étaient que le miroir atténué des actions de John Wayne, fort limitées déjà.

    John Wayne avait traversé des lieux qui s'étaient substitués les uns aux autres sans relation logique. La rue avait été si agressive ! Il avait fallu s'en protéger. Mais pourquoi cet appartement qui n'était pas le sien ? John Wayne avait probablement assommé un passant pour le spolier de son identité et le remplacer, ce qui n'était pas possible puisque lui n'avait pas d'existence. Sans existence, comment accéder à une identité ?

    C'était une question à laquelle aucune administration n'était en mesure de répondre. De toutes façons, on avait expliqué à John Wayne que son dossier était tordu, on attendrait qu'il ait régularisé sa situation. Lui, il avait beau s'y être essayé, de façon il est vrai un peu grossière, rien n'y faisait. Il avait dû coexister avec une famille qui ne concevait pas son existence.

    Les gens de cette famille avaient continué de vivre comme si de rien n'était. Et c'est à ce moment que l'ombre de John Wayne s'est mise à danser la bourrée. Mais les contours de l'appartement se sont atténués pour faire place à une pyramide noirâtre et grossièrement dessinée. John Wayne a alors entrepris de jouer aux cartes.

    Il se rappelait plus ou moins les règles de la réussite. Mais il a placé les cartes du jeu sur la seule table qui se présentait à lui pour composer un vaste rectangle de rectangles et il en a retourné quelques-unes, sans les bouger. Le temps ne passait pas ici. À part la réussite, John Wayne n'aurait pas eu grand-chose à faire.

    Les relations de l'homme et de son ombre étaient pétries de petites violences, de morsures insidieuses, de germes de conflit indétectables pour autrui (s'il y avait jamais eu « autrui » entre eux). Elles étaient venues à former une spirale en constant renouvellement, épuisante, dont John Wayne avait la sensation de toujours revenir et, au bout du compte, de ne jamais revenir.

    L'ombre, habituée à la non-existence, ne subissait pas de telles complications. Au contraire, l'expérience était une véritable émancipation pour elle ! Mais elle n'éprouvait que mépris pour celui qui était devenu moins qu'elle et qu'elle pouvait désormais rabrouer sans difficulté.

    La chose était même particulièrement aisée si l'on considérait que John Wayne, à ce moment de son existence, n'était qu'un misérable et peut-être un crétin. Un homme, quoi qu'il en soit, aux croyances épuisées. La victime idéale, en somme, pour l'ombre qui se sentait prête à fondre sur sa proie.

    C'était sans compter sans les ressources inespérées que retrouvait l'homme qui se saisissait de cordelettes pour menacer son agresseur. L'ombre se repliait dans un recoin. John Wayne fixait son ennemi avec une sorte de délectation sadique. L'ombre allait voir ce qu'elle verrait.

    Mais, au final, l'ombre ne verrait pas grand-chose. Les mêmes scènes se répéteraient indéfiniment, presque mécaniquement, sans qu'aucun des deux ne puisse arrêter leur déclenchement morbide, qui les conduisait à se briser, à s'humilier, à se détester sans repos.

    Les souvenirs de l'ombre n'étaient pas incohérents, au fond. Toujours recroquevillé, écoutant peut-être un peu encore le bruit des pas de la milice non-rêveuse au fond du couloir, il se rendait compte qu'il avait eu un échange privilégié avec une entité, une réalité féminine qui lui avait peut-être adressé la parole, ce qu'il ne comprenait pas. L'entité était intervenue – et avait disparu ?

    Alors, il lui fallait la retrouver à tout prix. Elle devait être quelque part dans ces dédales atones. Il la retrouverait. Il lui demanderait des explications. Il la détestait déjà pour ses réponses.

    Elle l'attendait, de son côté. Elle cherchait les mots précisément cruels qu'elle pourrait prononcer. Elle savait bien les limites de l'existence de l'ombre. Elle pourrait le blesser sans effort. Elle n'avait que quelques mots à prononcer. Parfois, un seul mot pouvait suffire. Elle souriait à cette idée.

    Mais lui était occupé à monter des plans machiavéliques, qui devaient aboutir dans un premier temps à des souffrances morales indéfinies tandis que, dans un second temps, il la voyait écartelée par un enchaînement de corps sans vie que des convois emporteraient sans prêter attention à celle qu'ils déchiquètent, peut-être juste un peu surpris de l'effort à fournir.

    avatar
    Irpli
    seriata

    Nombre de messages : 2071
    série topographique : Series-City
    Date d'inscription : 16/12/2004

    Re: les sous-sols de la realite

    Message  Irpli le Ven 11 Fév 2011 - 4:52


    Il rêvait. Non loin de là, un philosophe faisait virevolter une tronçonneuse au-dessus de sa tête comme s'il s'était agi d'un nunchaku. Des débris d'ombre pourrissaient autour de lui. Le bruit du moteur de la tronçonneuse résonnait dans les galeries alentour.

    L'ombre de John Wayne a parcouru les sous-sols en tous sens, sans retrouver cette entité qu'il pouvait appeler Lucie, ce qui lui déplaisait (pourquoi aurait-elle un prénom, ce qui était exceptionnel ?) même si, au bout du compte, il se rendait bien compte qu'il était responsable de cette situation – après tout, qu'était-il allé lui demander comment elle s'appelait ?

    Autour de lui, les désordres se multipliaient. Des non-rêveurs fonçaient comme des bolides à travers les sous-sols qui paraissaient plus consistants, désormais, en charriant des corps morts qu'ils destinaient à écraser leurs ennemis les rêveurs. De petits groupes s'étaient constitués et fomentaient des actions déstabilisatrices, alors que ce sous-monde tout entier était déjà fragilisé. Les « philosophes » toujours immobiles se montraient de plus en plus menaçants, ce qui indiquait qu'ils avaient fini par prendre conscience de la situation mais qu'ils avaient opté, plutôt que d'assumer leur rôle régulateur, pour une stratégie de défense de leur intérêt propre (préserver leur tranquillité). Bref, la vie de ces espaces subréels tournait au vinaigre.

    Et elle, qu'était-elle devenue ? Parfois, l'ombre estimait qu'elle avait pu être à son tour liquidée par une milice de non-rêveurs et il en éprouvait une sorte de soulagement. Mais le soulagement ne durait pas longtemps. Très vite, il envisageait d'autres pistes et, machinalement, s'engageait dans des galeries excentrées où il était possible qu'elle se soit réfugiées.

    L'ombre de John Wayne est parvenue à l'entrée d'une grotte aux parois granuleuses, d'une texture d'éponge, et ponctuée de stalagmites et de stalactites qui rendaient difficiles la progression d'un être, même réduit à l'état d'ombre, en son sein. Puisque cette galerie était impraticable et déplaisante, il s'est senti obligé de s'y enfoncer. Lucie avait bien pu s'y engager, en effet. On ne pouvait trouver refuge plus désagréable.

    Et qu'adviendrait-il quand ils se feraient face ? Ils essaieraient de communiquer, sans doute. Peut-être même auraient-ils l'ambition d'avoir l'un pour l'autre des paroles d'apaisement. Il ne faudrait pas longtemps pour que l'échange se fasse venimeux et les paroles fielleuses pourtant. L'intensité insoutenable de ces échanges leur serait insupportable. Ils se quitteraient tous deux terrorisés par ce mépris, cette amertume, cette rancoeur commune. Mais elle agirait comme une drogue. Ils ne pourraient plus se passer l'un de l'autre.

    Non seulement ils rechercheraient ces occasions de rencontre déprimantes et déstabilisantes à longueur de temps mais ils ne connaitraient plus d'autre préoccupation. Elle, il en était convaincu, c'était une rêveuse, une folle peut-être ? Que n'était-elle allée rejoindre la surface de la réalité, d'ailleurs ? Mais son rêve, ce n'était déjà plus celui de ses pairs, même des plus extrémistes des rêveurs. Elle ne s'enivrait plus des bris audibles de réalité qui faisaient les délices des siens. Elle se laissait submerger par sa détestation d'une ombre particulière, qui lui semblait ignoble et dont elle pressentait l'histoire stupide et malseyante. Lui, il marchait comme un non-rêveur. Mais il avait perdu l'innocence de ces déplacements sans but qui faisaient toute l'activité de cette population restée à l'écart des accidents de la réalité, jusqu'à une époque récente.

    Leurs retrouvailles ont été un véritable cauchemar, en effet. Il était convaincu qu'elle lui avait menti, que ce prénom de « Lucie » était une imposture – ou du moins qu'elle pouvait avoir en réserve une dizaine d'autres prénoms, qu'elle pouvait contrefaire à sa guise pour le faire souffrir. Et il éprouvait un besoin morbide et inutile de connaître son véritable prénom, de mettre au jour toute son identité pour lui faire comprendre qu'il n'était pas dupe. Lucie, de son côté, redoutait une chose par-dessus tout : que l'ombre lui dévoile encore un peu de son histoire épouvantable et des jeux insanes auxquels il s'était adonné avec l'homme dont il était issu.

    L'ombre était consciente de cette hantise et, précisément, travaillait mentalement à affiner les détails les plus absurdes de ses échanges avec John Wayne, dont il se souvenait par épisodes discontinus mais détaillés, qu'il pouvait donc relater longuement, même sans un mot.

    Pourtant, sans qu'ils en aient vraiment conscience, une sorte d'accord, peut-être même une harmonie secrète, s'établissait entre eux et, quand ils se retrouvaient, toujours en des points éloignés et hostiles, ils en venaient à rester longuement côte à côte, en silence, à fixer un point de l'espace qui absorbait leur contentieux et les laissaient comme des enfants sages qui attendent qu'on vienne les chercher, à la sortie de l'école.

    Ces moments étaient rares mais ils semblaient indiquer la possibilité d'une relation qui les rendait, en dépit de toute la haine qu'ils se vouaient, complices. Ils avaient honte de la sérénité qui les liait, honte du besoin qu'ils éprouvaient l'un de l'autre. Et plus ces moments de répit et presque de bonheur (ils ne l'auraient jamais appelé ainsi) se faisaient jour, plus ils se renversaient en épisodes cauchemardesques dont l'enjeu était d'humilier l'autre, jusqu'à le détruire.

    Alors, ils se fuyaient. Et retournés l'un et l'autre à leur solitude, ils envisageaient l'irréparable. Ils liquideraient leur adversaire. Ils se rendaient bien compte que l'autre était présent jusque dans leur solitude puisqu'elle les isolait moins l'un de l'autre que de cette population clivée, dont ils ne partageaient plus les préoccupations. La rêveuse ne rêvait plus la réalité. Le non-rêveur n'attachait plus le moindre prix à l'ordre subréel qui avait garanti aux siens la paix et l'infertile prospérité de ces sous-sols.
    avatar
    Irpli
    seriata

    Nombre de messages : 2071
    série topographique : Series-City
    Date d'inscription : 16/12/2004

    Re: les sous-sols de la realite

    Message  Irpli le Dim 13 Fév 2011 - 5:31

    Mais ils se retrouvaient. Le temps se distendait à peine. Ils retournaient l'un à l'autre comme des automates, programmés pour de pénibles conjonctions hasardeuses et explosives. De plus en plus souvent, les postes de télévision balisaient leurs rendez-vous. Les images incompréhensibles et odieuses qui s'y diffusaient les apaisaient peut-être. Du moins, elles permettaient que les deux non-amants s'y absorbent, restant côte à côte un temps indéfini.

    Lucie n'entendait plus les échos sordides de l'histoire de l'homme dont l'ombre s'était dissocié et qui avait entretenu avec elle une relation faite de mépris et de rejet mutuel (ce qui donnait à Lucie l'impression que l'ombre lui demandait de remplacer, en quelque sorte, John Wayne, à la seule fin de tromper son ennui).

    L'ombre s'absorbait dans le défilé des images qui montraient, tour à tour, des spectacles obscènes (et franchement vulgaires) et des scènes épouvantables de massacres et de tortures qui paraissaient issues d'archives de la télévision. Il oubliait Lucie. Il ne l'oubliait jamais tant qu'à ces moments où elle restait près de lui.

    Tous deux étaient entièrement livrés à la fascination de ces spectacles bizarres qui les plongeaient dans une torpeur profonde. Les séquences se succédaient sans ordre. Parfois eux-mêmes s'y retrouvaient, sans certitude cependant : c'était une ombre qui se défilait en arrière-plan, la suggestion d'une partie de corps que l'entité pouvait croire le sien propre.

    L'alternance de flashs d'informations qui présentaient des événements effroyables - un corps découpé en morceaux, un homme qu'on battait à mort à l'aide de verges de bois épais, des prisonniers qu'on fusillait, tout cela filmé avec une caméra super 8 - et des scènes orgiaques issues de l'industrie pornographique ne semblait obéir à aucune loi. Les extraits spectacles érotiques étaient bruts et maladroitement cadrés mais leur séduction n'était pas moindre. Sans transition, le rêve tournait au cauchemar sans que Lucie ou l'ombre puissent en détacher les yeux.

    Puis l'écran se grisait. Les non-amants sortaient de leur torpeur. Et ils se détestaient mutuellement à cause de ce qu'ils éprouvaient en s'absorbant dans ce spectacle infâme. Ils savaient parfaitement ce qu'éprouvait l'autre puisqu'ils étaient soumis au même degré de fascination. Mais ils se pardonnaient à eux-mêmes ce qu'ils ne pouvaient accepter de l'autre. Et c'est pourquoi, une fois que l'écran avait retrouvé sa teinte neutre, ils se quitraient sans un regard, sans un mot, juste conscient que leur haine réciproque avait encore enflé.

    Parce qu'au fond, ils ne savaient pas bien où ils trouvaient leur plaisir. Voilà qui peut paraître odieux, inacceptable : l'alternance des séquences érotiques et des scènes de torture ne permettait pas de dissocier les unes des autres. La volupté, la cruauté, la tendresse et la barbarie se combinaient inextricablement.

    La honte qu'ils éprouvaient à toujours revenir à ces écrans auxquels personne, sinon eux, ne semblait prêter attention, était égale. Étaient-ils plus coupables de jouir du spectacle dégradant de ces jeunes femmes qu'on livrait à des hommes pour en faire des objets sexuels sans conscience ou de s'oublier dans les images floues et tremblantes de prisonniers entravés et qu'on s'apprétait à énucléer ?

    Mais cette honte, s'ils l'éprouvaient pour eux-mêmes, devenait une condamnation quand ils se rendaient compte que l'autre s'était adonné sans restriction à cette série d'images mobiles et scandaleuses. Quand ils se retrouveraient, par un hasard forcé, ils auraient l'un pour l'autre des allusions insidieuses et blessantes. Ils finiraient par s'insulter. S'ils n'en venaient pas aux mains, c'était tout simplement parce que les coups ne leur offraient pas la garantie d'une souffrance durable et graduée.

    L'ombre de John Wayne reprendrait ses parcours sans destination en vain. Il était incapable d'en revenir à la normalité d'une marche pareille à celle de ses pairs (de moins en moins nombreux, d'ailleurs, à cause des bouleversements qui affectaient les sous-sols et dont eux-mêmes se souciaient peu). Il savait que ses pas le ramèneraient à elle. Il était convaincu, en outre, qu'elle-même rechercherait sa présence après un laps de temps plus ou moins distendu (ce qui, en ces sous-sols, ne veut pas dire grand-chose).

    Elle le rechercherait aussi. Non seulement pour le faire souffrir, d'ailleurs. Au fond d'elle-même, tout en recherchant les moyens d'humilier ce compagnon de souffrance et de déréliction, persistait une croyance qu'elle ne s'avouait pas, dont elle aurait eu la plus grande peine du monde à admettre la possibilité, celle d'un amour possible.

    Et plus que l'addiction aux spectacles odieux qui les liait, cette parcelle d'espoir la rendait honteuse. Si elle pouvait se pardonner d'avoir gardé les yeux rivé au spectacle insoutenable d'un homme qu'on dépeçait au moyen d'un scalpel, des heures durant, l'idée qu'elle puisse aimer cette ombre saugrenue lui donnait envie de mourir. Alors, elle concevait un plan fatal, qui visait à le tuer, lui. Parce que l'amour, pour ce qu'elle en imaginait, c'était sans doute une chose possible mais pas avec cela.

    L'amour était une chose possible, elle en était convaincue. Mais pas avec cette ombre répugnante et pas non plus en ces sous-sols. Ou peut-être était-ce bien une chose possible même avec l'ombre de John Wayne mais ailleurs, enfin, pas en ces sous-sols qui ne permettaient rien.

    Cela dit, il aurait fallu convaincre l'ombre de John Wayne de quitter ces sous-sols. Et cela, c'était plus improbable que tout le reste. Lui, ce n'était pas un rêveur. Certes, il avait gardé des souvenirs de la réalité. Mais ses visions étaient d'une toute nature que les bris audibles qui nourrissaient l'utopie des rêveurs. C'était des souvenirs pénibles, décevants, répétitifs et ennuyeux. C'était la narration sans début et sans fin des échanges lamentables de l'ombre et de ce sale bonhomme appelé Wayne. Et elle voyait le corps cassé de l'ombre danser la gigue comme un pantin tandis que John Wayne ruminait, assis dans un épais fauteuil et occupé à boire du whisky, se pressant même de finir la bouteille pour la jeter en vain en direction de l'ombre.

    avatar
    Irpli
    seriata

    Nombre de messages : 2071
    série topographique : Series-City
    Date d'inscription : 16/12/2004

    Re: les sous-sols de la realite

    Message  Irpli le Lun 14 Fév 2011 - 10:47

    C'est dire si, même quand elle errait à la surface de la réalité, l'ombre menait une vie pauvre et inutile, insignifiante et ennuyeuse. En un mot comme en cent, une vie vaine. Et Lucie se disait méchamment que, si l'on avait voulu représenter le néant à travers une existence (déjà réduite à l'état d'ombre), celle de son compagnon ferait parfaitement l'affaire.

    Du coup, elle se prenait à lui en vouloir non seulement pour sa vacuité propre mais parce qu'elle sentait bien qu'au fond, il aurait voulu qu'elle aussi se réduise à ce rien. Ce qu'il aurait voulu, peut-être, ce n'était pas tant qu'il remplace John Wayne parce qu'ici, il n'y a pas besoin de ce genre d'individus suspicieux et instables. C'était plutôt qu'elle soit comme sa propre ombre d'ombre (alors qu'elle était une entité !) Et cela, elle s'y refusait. Au contraire, elle voulait vivre.

    Voilà bien une pensée qu'elle ne s'était jamais formulée, jusque là. Vivre ! Elle entendait la voix de ce bizarre médecin qui lui revenait, de temps à autres, quand elle se laissait happer par un bris sonore de la réalité. Un personnage cynique, effraynt bien que d'allure neutre, qui se précipitait au chevet de mourants pour les convaincre de l'inutilité de leurs efforts quand ils s'accrochaient à la vie : « Et pourquoi faire enfin ? La mort n'est pas notre ennemie, voyez-vous ! »

    Elle n'avait accès qu'à des séquences très brèves de cette vie odieuse que ses rêves lui infligeaient parfois. Quel genre d'homme pouvait donc être ce médecin pour inciter les grands malades à se laisser mourir ? Eh bien ! Il devait y avoir quelque chose de commun entre ce docteur morbide et l'ombre de John Wayne, au bout du compte ! Elle n'était pas malade, bien sûr. Mais elle voyait bien que l'ombre se satisfaisait assez de la portion d'existence qui était allouée à chacun en ces sous-sols, alors même qu'à l'extérieur, à une distance difficile à estimer mais somme toute dérisoire, quelque chose se passe de façon certaine, comme un spectacle interdit.

    L'ombre n'avait aucune considération pour la bruyaille du dessus. Ses occupations – aller, comme font tous les non-rêveurs de ces sous-sols – et s'arrêter pour fixer un téléviseur ou bien aller à la rencontre de Lucie pour se cacher de la vue des autres et l'entraîner dans un échange avare de mots, pas de blessures. La maintenir dans un recoin le plus sordide possible de ces sous-sols et ruiner tout ce qu'elle pourrait formuler comme espoir ou comme désir en la ramenant d'un hochement de tête au poste de télévision qui diffuserait une quelconque ignominie.

    Pourtant, elle en était convaincue, il devait bien y avoir autre chose que cette absence de perspective, même dans ces corridors dénués de contours comme de coloration. Elle ne savait pas ce qu'était cette autre chose et ne comptait pas y avoir accès ici-bas. Mais peu à peu, elle s'était convaincue de la possibilité de rejoindre la surface de la réalité. Que risquait-elle, au bout du compte ? Perdre la vie, quand la vie est réduite à si peu, n'est pas en soi un objet d'inquiétude.

    Lucie n'avait pas tort. Ses hypothèses étaient même moins cruelles que la pensée de l'ombre de John Wayne à son endroit. Elle ne lui avait jamais fait part de ce qui n'avait pas encore la consistance d'un projet. Quel geste, quelle inflexion de voix l'avait trahie ? Leur relation était quelque chose de subliminal, au fond, elle se passait fort bien du langage articulé. Et lui, il éprouvait nerveusement cette tension qu'il ressentait chez elle, par où, il le voyait bien, elle lui échappait – ou, du moins, finirait par lui échapper.

    Il subsumait quelque chose comme un noyau d'espoir chez elle et, avant même d'en avoir pris conscience, il voulait le détruire, ce noyau opaque et doté d'une force profondément déstabilisante. Pourquoi ne pouvait-elle se satisfaire de ce monde sans événement (John Wayne était aussi aveugle que les « philosophes » sur ce point) ? Il soupçonnait un genre de maladie, une malfaçon chez celle qu'il aurait pu admettre comme liée à lui si elle n'avait eu cette volonté farouche de mettre à bas les fondements de l'ordre infaillible qui s'était instauré ici, qui l'avait d'ailleurs libéré du crétin d'homme qui lui avait trop longtemps été imposé.

    Elle voulait le tuer, il en était certain. Quand on est à la recherche d'un espoir, c'est souvent ainsi : on panique parce qu'autour de soi, il n'y a que du vide (alors que, si l'on y réfléchissait un tant soit peu, on ne verrait là qu'une source de satisfaction intègre) et l'on tente de se rattraper à des branches faillibles mais qui sont les seules qui s'offrent à nous : le meurtre ou le suicide sont de cet ordre. Il y avait donc lieu de couper l'herbe sous les pieds de l'entité. Et de la ramener à la seule chose certaine et admissible de cet univers utilement diminué : son ordre non-événementiel, garant de toute stabilité et prometteur d'une paix perpétuelle qu'aucune politique n'a su offrir quand on vivait sous le joug de l'histoire.

    Lucie s'en était prise à l'ombre parce que, mieux que ses pairs (sans doute à cause de ces pénibles souvenirs qui le hantaient en dépit du bon sens), il évoluait dans une acceptation complète de cette sous-réalité. Elle voulait faire de lui, peut-être, le Merzin de ces sous-sols ? Il ne se laisserait pas faire et, au contraire, précéderait toute entreprise de déstabilisation. S'il fallait la plonger dans un cratère de haine pour l'y noyer, il n'hésiterait pas un instant. Et si elle projetait de regagner la réalité, il contreferait une forme particulièrement appuyée de bienveillance pour l'orienter du côté des bas-fonds les plus inconsistants, qu'elle s'y dissipe entièrement.

    avatar
    Irpli
    seriata

    Nombre de messages : 2071
    série topographique : Series-City
    Date d'inscription : 16/12/2004

    Re: les sous-sols de la realite

    Message  Irpli le Mar 15 Fév 2011 - 5:55

    La réalité ! Il haussait les épaules. Non loin de là, un téléviseur diffusait un programme indéterminé. Par moments, on entendait de longs bruits de corps qu'on faisait glisser sur le sol, comme une menace de liquidation aussi bien pour les rêveurs que pour les non-rêveurs, d'ailleurs. Les transporteurs de corps ne faisaient plus la différence. Ils cherchaient sans doute à préserver le caractère non-événementiel de leur existence tout en obéissant, sinon à une stratégie, du moins à une injonction d'ordre politique. La vie dans ces sous-sols s'était profondément dégradée, en effet. Ni l'ombre ni Lucie ne s'en étaient rendus compte mais l'ambiance y était à la guerre civile, désormais.

    Une guerre civile sans conscience claire. On ne discourait pas, on ne dressait pas de programme. On faisait glisser des corps apesantis par des blocs purulents de haine grumeleuse pour tuer, tandis que les « philosophes » péroraient tout en maniant leurs tronçonneuses comme des moulins à vent pour que personne ne s'approche d'eux. La faible densité de cette sous-réalité en était déstabilisée : la texture des parois se brouillait. La vue se troublait dans les galeries sans fin des sous-sols subréels, ce qui atténuait les scènes de violence de plus en plus nombreuses.

    L'ombre de John Wayne restait figée dans la proximité d'un téléviseur dont le son semblait inversé, rongé par des grésillements qui l'attaquaient par vagues. Il se laissait porter par cette matière sonore hypnotique, incapable de s'en détacher ou même de se déplacer pour aller vers le poste et accéder à son image (s'il diffusait une image quelconque, ce qui était incertain). Il pensait à Lucie. Il se disait que l'accumulation des incidents qui les avaient opposés risquait d'atteindre un point de non-retour. Il se demandait avec une vague inquiétude jusqu'où les choses iraient. Il n'était pas au bout de ses peines.

    Bientôt, en effet, elle lui parlerait d'amour. Enfin, parler est un grand mot : elle prononcerait le mot, détaché de toute phrase, dans un souffle mourant, les yeux dans le vide. Et lui l'écouterait, absorberait le mot, le confronterait peut-être à sa propre portion d'existence pour tenter de lui trouver un équivalent dans son expérience. Il ne trouverait rien, d'ailleurs. Il irait jusqu'à chercher une trace de cette chose dans la vie de John Wayne mais là encore en vain. Cette défaillance l'irriterait. Il regarderait Lucie en brouillant son visage de pointillés amers et partirait, avec la plus grande détermination de ce sous-monde, en lui tournant le dos pour lui montrer l'amas de haine grumeleuse qui aurait enflé sur son dos.

    Il se sentait le dos lourd. La haine qui avait accentué sa pression sur le dos de l'ombre ces derniers jours n'avait pas encore atteint la masse critique qui vous handicape, vous empêche de vous déplacer et vous condamne à supporter le poids de votre dos jusqu'à ce qu'un convoi vous bouscule, retournant votre corps sur lui-même et vous asphyxiant accidentellement. Mais il éprouvait désormais en permanence le poids de son corps quand il se déplaçait. Et la pression l'incitait à stationner plus souvent, quitte à passer pour un rêveur, ce qu'il n'était définitivement pas. Ce mot, mal prononcé par Lucie, était un mur pour lui. Il indiquait simplement qu'il fallait prendre un autre chemin puisque sa consistance même n'était qu'une absence d'issue.

    Lucie ne voyait pas les choses ainsi. Sans doute l'illusion était-elle nourrie des éclats sonores de la réalité qui lui parvenaient encore, surtout après le départ de l'ombre quand il reprenait ses trajets sans destination, le visage brouillé. Elle regardait tristement s'éloigner le dos chargé et lourd comme une condamnation et pensait par bribes à ce que les choses pourraient être, auraient pu être, seraient peut-être – ailleurs.

    Qu'on puisse aimer – et ce ne pouvait être que « là-bas » - était une hypothèse plus cruelle que tous les spectacles auxquels, avec l'ombre, elle s'était adonnée depuis qu'ils avaient pris la méchante habitude de rester plantés devant les postes de télévision pour y absorber les images monstrueuses qui s'y confondaient, orgies mécaniques et massacres rituels ou organisés militairement. La chose apparaissait comme une image floue et instable qui se représentait par séquences instantanées dans l'imagination de Lucie et semblait tendre vers une meilleure définition, de façon sporadique, avant de reprendre l'aspect d'un brouillard multicolore mais aux teintes épouvantablement passées.

    Cette représentation et ses retours impromptus la dévoraient, au bout du compte. La pensée de l'ombre la hantaient d'autant moins, du coup. Elle se demandait surtout si l'accession à la réalité était une condition suffisante à donner une image précise et stable de ce qu'elle pressentait à grand-peine. Elle ne se rendait pas compte qu'en s'attachant à l'image fuyante qui la hantait, elle attisait encore la rage de son compagnon, qui voyait bien ce qui se préparait.

    Il le voyait d'autant mieux qu'il n'était pas à l'abri des évocations sporadiques de la chose qui allait finir par dévorer l'entité féminine de l'intérieur, comme une maladie qui attaque le corps fonction par fonction. « Aimer, se disait-il, ce n'est rien que le verso d'une chose dont la réalité est le recto ». Aller à l'un, c'était nécessairement tendre vers l'autre. Et la réalité, qu'y ferait-il, lui qui n'est qu'ombre ? S'attacher à un être forcément pénible, névrosé, qui l'entraînerait comme avait pu le faire John Wayne dans des péripéties odieuses ou le plongeraient dans un ennui terrible ?

    Puis il s'endormait. Lucie dormait déjà. C'était souvent ainsi quand l'évocation malseyante surgissait entre eux. Tout à coup, ils étaient pris par la pensée que quelque chose comme de l'amour était possible, quelque part. Puis, ils s'endormaient comme des anges, chacun collés à une paroi de grotte, à l'écart de la population clivée des sous-sols subréels dont certains éléments s'organisaient en vue de rétablir l'ordre.

    Dans tout être réside une part de néant, qui ne se réduit pas à la possibilité de la mort mais à celle, plus virtuelle mais constante, de son annulation. S'il est des êtres qui meurent, dont l'existence s'efface progressivement de la mémoire commune avec le temps, d'autres voient leur existence annulée, de leur vivant ou non. On peut prendre l'image de cette annulation dans les désastres historiques qui absorbent les vie par dizaines de milliers, en sorte que les victimes n'ont seulement été tuées, liquidées, mais que la somme complète des êtres et des choses qui faisaient leur existence a été supprimée en même temps qu'eux, absorbant toute leur consistance d'être humain.

    En temps de paix, ces existences annulées sont moins systématiques mais elles représentent une frange non négligeable des trajectoires personnelles qui traversent une société. C'est les errants qu'on inhume sans cérémonie parce que personne n'a pu identifier Alain Merzin qui a fini par crever à un angle de rue, rongé par une maladie qui lui a déformé les os et rendu méconnaissable son visage autrefois lisse et nettement dessiné, pareil à un mannequin homme posant pour une ligne de costumes destinés à souligner la prestance et le dynamisme du cadre contemporain.

    Épuisé par une errance sans fin, miné par les grands froids et les grosses chaleurs qui se sont succédés sans qu'il puisse jamais s'en protéger (ni même en avoir la velléité, d'ailleurs), il s'arrête sous un lampadaire et s'endort, aviné et plongé dans la plus implacable des confusions intérieures, tandis que son organisme déjà réduit à des fonctions élémentaires approche de l'extinction. On le ramassera au lendemain. Les employés de la morgue regarderont le corps défait et le visage bouffi, mangé par un réseau de pustules et de rides outrancièrement creusées, pour décider que nul ne viendra réclamer ce cadavre qui serait, de toutes façons, méconnaissable.

    Mais le néant, nous le portons en nous, dans chaque moment de nos existences. À côté (ou au travers) de l'être qui existe, il y en a un autre qui le nie ou plutôt – qui en est la simple négation, la pure annulation. Et c'était à cette part d'elle-même que l'ombre de John Wayne voulait ramener Lucie. Il ne savait comment s'y prendre. Elle se vouait de plus en plus, à l'inverse, à ce qui en elle réclamait une part d'existence. Pire : elle semblait vouloir l'entraîner, lui, dans ce cercle infernal qu'il connaissait, d'une certaine façon, puisque sa vie avec John Wayne, cette mascarade ennuyeuse et cruelle, c'était dans la réalité qu'elle s'était enlisée. Une réalité peut-être dégradée mais tissée d'événements dont le principe même déplaisait à l'ombre.

    avatar
    Irpli
    seriata

    Nombre de messages : 2071
    série topographique : Series-City
    Date d'inscription : 16/12/2004

    Re: les sous-sols de la realite

    Message  Irpli le Mar 15 Fév 2011 - 8:30

    En même temps, une part de lui-même égrenait des arguments en faveur de Lucie : John Wayne, c'est quand même un cas limite, se disait-il. On a rarement vu un homme si déconnecté de sa propre probabilité ! Sinon, comment expliquer l'isolement du révolutionnaire professionnel qui se retrouve, au milieu de sa nuit, à partir en expédition à la recherche de cigarettes alors que la journée venait juste de commencer (ou l'inverse) ?

    Le trajet de quelques minutes qui devait l'amener au tabac de l'église était devenu un périple des plus dangereux à partir du moment où John Wayne s'était rendu compte que le bitume bouillonnait et que le trottoir se gondolait bizarrement, rendant la marche pénible et risquée. John Wayne ne se rendait pas encore compte qu'il ne viendrait jamais à bout de ses missions. Il croyait simplement avoir affaire à une turbulence passagère à la suite de laquelle les choses reprendraient leur cours. Il pourrait retrouver le contact avec l'organisation néantiste extrémiste qui le rémunérait. L'action qui se préparait, il en connaissait les plans parfaitement, il était prêt à en donner le signal, il suffisait d'attendre un peu.

    Au bout du compte les choses n'avaient fait que se dégrader. Et John Wayne sous la pyramide battait ses cartes en menaçant son ombre comme s'il s'était agi d'un ennemi. C'était le seul vestige de son combat politique qui lui restait. Mais l'ombre se souciait peu des préoccupations de John Wayne, les jugeant dérisoires et inutilement abouchées à la réalité des choses qui se déroulent et surviennent, se bousculant et s'effaçant les unes les autres.

    Et l'entité féminine dont l'ombre était, il faut bien en convenir, éprise, voulait s'engager à son tour dans ce tissu de fadaises ? L'ombre lui expliquait de temps en temps, par des gestes saccadés et inexpressifs, ce qu'il en serait plus que certainement. Il lui parlait de ces terrasses de café où l'on passe des après-midis interminables à attendre que quelque chose survienne. Peut-être en mourrait-elle ! Ce sont des choses qui arrivent. Et quel spectacle y a-t-il qui soit plus éprouvant que celui d'un être charmant et enjoué qui, d'un instant l'autre, pique du nez et s'éteint alors que son compagnon allait engager une conversation certainement passionnante ?

    L'ombre tentait de fixer l'imagination de sa compagne sur les vues les plus décevantes qu'on puisse concevoir. Rien n'y faisait. Elle s'accrochait à l'idée que ces épisodes vains ne pouvaient faire toute la réalité. Derrière chacune des scènes insensées qu'il lui mettait sous les yeux comme s'il avait été lui-même un poste de télévision, elle voyait autre chose. Ou plutôt, elle ne voyait rien mais elle avait l'intuition de perspectives pareilles à un tableau qui présenterait un cas d'anamorphose dans la dispersion de ses traits, même. Les lignes de fuite sont indétectables mais le mouvement s'esquisse, dans l'image, sans qu'on puisse en déterminer les point d'origine et de destination.

    Non seulement l'intuition était persistente mais elle parvenait à lui en transmettre une bribe, à des moments. Très vite, en réponse, il s'endormait profondément et elle le laissait alors, considérant peut-être qu'elle avait gagné pour cette fois le bras-de-fer qu'ils renouvelaient à chacune de leurs rencontres. Mais lui, lui qui n'était que perte, il minimisait cette défaite en estimant qu'à la fin, il récupèrerait toutes ses billes puisque le néant la frapperait comme un gourdin, annulant instantanément la somme de tous les efforts qu'elle aurait fournis.

    « De toutes façons, se disait-il, si ce n'est pas moi c'est le monde qui le lui assènera, ce fameux coup de gourdin ! » Et l'ombre haussait ses épaules anguleuses pour se débarrasser de ses pensées. Il se sentait pesant. Il aurait voulu marcher dans une direction donnée mais manquait définitivement de force. Les murs ne faisaient que transparaître autour de lui. L'univers était sombre, plus que de raison. Les sons de voix de ses pairs lui parvenaient étouffées ou étranglées, par vagues inégales et irrégulières. L'ombre de John Wayne gardait au palais un goût amer, comme s'il avait mangé un légume toxique alors qu'ici, manger est inutile et oublié.

    Lucie s'en allait. Il s'amusait de cette pensée, ne retrouvant pas bien moment où elle serait venue, interrompant le débat intérieur qu'il menait avec lui-même et son passé dont des bribes l'assaillaient déjà, le ramenant à l'appartement propret et familial où il avait dû demeurer avec un technicien de la révolution désabusé, n'ayant pour distraction qu'un tourne-disque et une collection de musiques dépareillées, dansant pour oublier la présence méprisante de cet individu nié par la réalité et qui se débattait encore, le pauvre ! projetant sur son ombre toute l'amertume de son dépit, pendant que la famille composée du père, de la mère et de leurs deux enfants (une fille et un garçon) entraient et sortaient mécaniquement du logement et répétaient de jour en jour les mêmes circulations, les mêmes mouvements et les mêmes gestes, répétant les mêmes paroles atones comme s'ils n'avaient pas existé eux-mêmes et n'étaient qu'un mécanisme de cette maison au même titre que le coucou d'une horloge réchappée d'un autre temps.

    Elle s'en allait. Elle inspectait les galeries de l'espace subréel en recherchant un chemin conduisant à l'extérieur. Elle irait de déception en déception, à passer par des culs-de-sacs pourrissants, des caves humides et empuanties par les dépots de cadavres ou les amas de haine qui en venaient à dévorer entièrement les corps sur lesquels il prenaient forme, des grottes souterraines impraticables à cause des stalacites acérées qui lui barreraient le chemin... L'ombre se sentait aspirée par le mal qui croissait dans son dos, il ne parvenait même pas à se satisfaire des désagréments et des obstacles que rencontrerait Lucie. Il ne la voyait pas, ne l'entendait pas, se contentait de déduire de la géographie de ces espaces mal nés les tourments que Lucie endurerait. Puis l'image s'en effaçait et il revoyait le jugement de John Wayne, qui n'était peut-être plus John Wayne à ce moment. Comme si l'homme en perte d'identité, en perte d'être, avait fusionné avec quelqu'un, accidentellement, aboutissant à une entité composé, née de deux histoires discontinues plutôt que d'une seule suivie.

    C'était cela, la trame du jugement. L'accusé était jeune ou âgé pour son crime, on ne sait pas. L'avocat tente d'intervenir sur ce point : on le raille, on rappelle qu'il s'agit d'un « accusé-récepteur » et toute l'assemblée s'esclaffe. De l'extérieur, c'est la pyramide qui semble se tordre de rire. Déjà, ce tribunal qui n'est qu'une pyramide recouverte de suite, quelle farce ! Et cet accusé-récepteur, qu'il est bouffon ! Personne ne prête attention à l'ombre, obligée de rester dans le box des accusés alors qu'elle n'était pas présente au moment des faits. L'ombre s'ennuie et l'ennui est terrible ici, à cause du vacarme strident du public venu s'amuser au jugement, comme on faisait au temps des exécutions publiques.

    Voilà ce que pouvait représenter pour l'ombre de John Wayne la réalité dans toute sa hideur : un jugement, une parodie de jugement plutôt, ponctué de verdicts fantaisistes parce qu'à la base, il n'y a ni auteur ni victime, pas d'objet et des alibis oiseux, qui n'expliquent rien de l'absence de faits ou de l'absence de liens entre quels faits ? Une mascarade, juste destinée à établir un ordre à contresens des choses qui se bousculent autour de soi, ce qui explique que les gens se pressent au spectacle qui a quelque chose de rassurant.

    Dans le box des accusés, rien à faire, pas de tourne-disque et un vacarme constant fait de paroles grossières, éructées. Et la promiscuité avec ce qui aurait dû être John Wayne mais qui n'avait pas grand-chose de commun avec le révolutionnaire professionnel contrefait. D'ailleurs, on ne parlait pas du tout de cela au jugement. On ne parvenait pas à parler de quoi que ce soit. On déroulait un grand écran pour projeter un film, dont il n'y aurait pas grand-chose non plus à espérer : « Encore un film sans suite ! », souffle l'ombre en regardant la pointe de la pyramide se balancer de gauche à droite, comme si le vent à l'extérieur faisait se gondoler le bâtiment.
    avatar
    Irpli
    seriata

    Nombre de messages : 2071
    série topographique : Series-City
    Date d'inscription : 16/12/2004

    Re: les sous-sols de la realite

    Message  Irpli le Mer 16 Fév 2011 - 3:27

    Quand un procès est sans objet, il est à craindre qu'il ne s'éternise. Le verdict lui-même n'a plus grande importance. L'essentiel, c'est le déroulé des interventions qui se succèdent sans ordre, par affinités ou selon la disponibilité des personnes appelées à la barre. On se rend bien compte, d'ailleurs, que les témoins n'étaient témoins de rien, qu'on les a convoqués à ce jugement-ci parce qu'on était sûrs de leur présence (ce sont des habitués) mais qu'ils n'auraient pas grand-chose à apporter à l'établissement des faits. Ils ne sont là que pour garantir une certaine pesanteur de temps. John Wayne n'étant plus John Wayne sans être réellement un autre, l'ombre restait seule à regarder cette cérémonie d'un oeil critique.

    Son sens critique ne lui était d'aucune utilité. Puisque l'être qu'on juge est composite, les éléments de son accusation sont virtuellement illimités. Qu'on le confonde avec un dénommé Ulrich Hyndir, par exemple, il en résultera une procédure mixte qui ira piocher dans les deux existences morcelées. C'est une chose. Mais on n'hésitera pas à annexer au procès les existences adjacentes. Le jour où John Wayne a voulu acheter ses maudites cigarettes, que faisait-on au café de l'église, était-il même ouvert ? Dans l'esprit de certains, c'est le tabac qui est le lieu incriminé (si c'est un lieu qu'on incrimine). Pendant ce temps, sur l'écran on projette des images mal cadrées : les voitures passent sur la route nationale qu'on est en train d'élargir, à des endroits.

    En revanche, personne n'estime devoir demander quoi que ce soit à l'ombre, qui trouve dans la poche de la veste de John Wayne un vieux roman de gare qu'il se prend à lire pour tuer le temps. Tandis que les débats se cristallisent autour du lampadaire sous lequel un homme tente de garder l'équilibre (le public est mécontent, personne ne sait nommer l'homme), l'ombre se plonge dans une intrigue médiocre qui met en scène des étudiants de Californie et des paysans anthropophage du Middle West.

    Les étudiants sont au nombre de cinq : il y a trois garçons et deux filles. Ils partent en vacances. La destination est incertaine mais ce point est de peu d'importance puisqu'ils décident de s'arrêter en lisière de forêt pour camper. L'un des étudiants (un gars gentil mais dont l'humour est un peu niais et qui apparaît clairement comme un personnage excédentaire, la parfaite victime pour ce récit) part chercher du petit bois pour faire un feu. Les autres plantent la tente, s'amusent, échangent des blagues grivoises. Les filles sont très excitées, ne manquent pas de se frotter aux garçons qui manoeuvrent habilement les tiges métalliques pour fixer l'armature des tentes.

    Pendant ce temps, l'étudiant un peu niais ramasse tout le bois qu'il peut. Il est amoureux de Liz, la jolie blonde qui est en pharmacologie et qui le trouve gentil (ce garçon, il est vrai, sait se montrer serviable). Les craquements de ses pas attirent l'attention d'un jeune paysan anthropophage qui approche prudemment sa proie et l'assomme par-derrière, d'un coup de gourdin. Personne n'entend le coup sourd noyé par les multiples bruits de la nuit des forêts du Middle West. Le jeune paysan emporte sa victime dans un cabanon qui est une sorte de cuisine pour la famille anthropophage qui est implantée dans cette forêt depuis trois ou quatre générations.

    Si nos étudiants s'étaient arrêtés au bar de l'autoroute, comme Liz en avait eu l'idée, on les aurait averti qu'il se passe des trucs bizarres dans le coin, on leur aurait déconseillé de camper dans cette forêt où des disparitions ont déjà été constatées (sans compter les vols de tronçonneuse dont la quincaillerie du village a été l'objet à plusieurs reprises depuis 1969). Auraient-ils été plus à l'abri ? Rien ne l'assure. On leur aurait proposé de passer la nuit dans ce bar qui fait opportunément hôtel et on les aurait logé dans trois chambres distinctes, dont l'une au moins est une chambre de l'horreur parce que la cheminée n'y est rien d'autre qu'un conduit vers l'enfer.

    Liz et Andy, son compagnon du moment, se seraient alors retrouvés seuls dans une chambre où les anomalies se multiplient, comme ce miroir qui leur présente une vision d'eux-mêmes mutilés et suspendus à des crochets ! des cris atroces dans la nuit qui s'éteignent brutalement et font place à un silence de plus en plus pesant ! Ou encore ces bruits suspects sous le plancher, comme s'il y avait des galeries entre les étages et des individus rampants qui circulaient sous les chambres. Au lendemain, Liz et Andy auraient disparu. Leurs compagnons, qui auraient commencé par plaisanter sur les ébats de la nuit des deux protagonistes dont la sensualité est exacerbée en ce début d'été, ne s'apercevraient que tardivement de leur disparition.

    Le tenancier de l'hôtel serait bien ennuyé pour ses clients et leur proposeraient de rester une nuit de plus pour se donner les moyens de retrouver leurs amis. Pendant ce temps, au sous-sol, on découperait en petits cubes Liz et Andy avant de les redistribuer au vaste clan des paysans anthropophages forestiers du Middle West.

    Bref, une atmosphère de fatalité imprégnait le roman où l'ombre de John Wayne s'était plongé, attendant que le jugement prenne fin sans certitude qu'il s'achève un jour. Tournant frénétiquement les pages de son roman gore, l'ombre s'inquiétait même : « Que ferai-je quand ce récit sera fini ? » Or, la lecture de ces petits fascicules d'épouvante est souvent trop rapide. Il en faut des réserves si l'on a un laps de temps à tuer qui avoisine les dizaines d'heure. Même si cet auteur-ci (un Américain) possède une écriture finement ciselée, riche de latences angoissantes, qui permet au lecteur de s'investir dans l'atroce multiplicité des possibles qui se dessinent à chaque instant de cette plongée dans la terreur.

    Ce n'est donc pas l'hôtel situé au bord de l'autoroute qu'ont empruntée les étudiants, le lieu du drame mais la lisière de la forêt, où la tente a été plantée. Seuls les deux couples restent, l'un à l'intérieur de la tente et l'autre à l'extérieur. Dans la tente, on ne s'inquiète pas du tout pour l'étudiant parti chercher du petit bois. Cindy et Lopez s'embrassent fougueusement et chahutent complaisemment. Les caresses du garçon sont de plus en plus audacieuses et déclenchent chez la fille de grands éclats de rire qui retombent en roucoulements. Andy, resté avec Liz à l'extérieur de la tente, voudrait bien entraîner sa compagne dans des amusements du même ordre mais Liz est inquiète à cause de leur camarade qui ne revient pas.

    « Il s'est peut-être perdu ? », se tourmente-t-elle. Andy se gratte la tête : son ami est un véritable nigaud, en effet. « Il pourrait bien être au Mexique, à l'heure qu'il est ! » La plaisanterie ne fait pas rire Liz, tenaillée par un mauvais pressentiment. Les hululements des chouettes se font inquiétants et la lumière du jour a décliné déjà. Andy, ennuyé de ne pouvoir embrasser son amie, lui propose d'aller à la recherche du disparu. Tous deux s'enfoncent dans la forêt, Liz en tête.

    L'ombre relève la tête : le jugement n'avance pas. C'est encore ce témoin incapable de décrire ce qu'il a vu mais qui tient à rester encore un petit peu à la barre pour tenir compagnie au juge qui lui paraît si seul face à l'absence de la vérité qu'il faudra bien mettre en évidence, pourquoi pas dans les attendus ? Pourquoi pas, en effet. Mais le témoin garantit qu'il n'a jamais vu l'accusé et demande, en regardant le public : « Lequel est-ce ? » On le siffle, on demande à ce qu'il s'en aille. « C'en est trop ! », dit un policier qui tire sur le témoin et le manque, tuant l'un des avocats qui dormait, non loin de l'ombre d'ailleurs.

    Le témoin effaré quitte le prétoire et laisse la place à un silence de plusieurs heures, au cours desquelles on emporte le corps de l'avocat et on lui trouve un remplaçant dans la foule. L'ombre s'inquiète des mouvements saccadés qui agitent la pointe de la pyramide, juste au-dessus de lui. Des gouttes de suie tiède se détachent des parois et tombent sur l'assemblée, causant des brûlures à ceux qui les reçoivent. L'ombre replonge dans son roman.

    Le fermier anthropophage est en train d'expliquer à l'étudiant qu'il va le découper en morceaux pour faire cinq repas. C'est la cérémonie des cinq repas, très en vogue chez les fermiers anthropophages du middle west. « Jambes, ventre et bas-ventre, bras, torse, tête : voilà les cinq moments qui nous réunissent à l'équinoxe, petit gars ! »

    Chacun est appelé à contribuer au festin commun et les victimes, une fois découpée, sont conservées dans la grange du père Windle, le doyen des paysans anthropophages forestiers du Middle West. Le tortionnaire n'est pas avare en paroles : il explique à sa victime les us et coutumes de son clan qui trouve son origine dans un drame familial qu'il faut absolument que l'étudiant apprenne en subissant les mutilations méthodiques que lui détaille également le fermier en démarrant le moteur de sa petite tronçonneuse de précision.
    avatar
    Irpli
    seriata

    Nombre de messages : 2071
    série topographique : Series-City
    Date d'inscription : 16/12/2004

    Re: les sous-sols de la realite

    Message  Irpli le Mer 16 Fév 2011 - 4:57

    Il commence par détacher, aux extrémités du jeune homme baîllonné, les mains et les pieds. En appliquant la tronçonneuse, il prend un air peiné. « Il y a bien longtemps, explique-t-il, nous avons été pourchassés par les hommes qui se disent civilisés ! » Il y a un sanglot dans sa voix.

    Oui ! Les siens ont été massacrés sans remords par des hommes de la ville qui voulaient s'emparer de ce territoire parce que la viorne qu'on y cultive est d'excellente qualité ! Chaque nuit, c'est un grand-père qu'on assommait, une jeune fille qu'on enlevait, des hommes qu'on tuait dans leur sommeil ! « Nous nous sommes réfugiés dans la forêt », reprend le paysan qui vient de jeter un seau au visage de la victime qui s'était évanouie.

    L'ombre se revoyait plongée dans son roman tandis que le jugement s'éternisait. Ces petits livres, il ne savait combien il y en avait au bout du compte mais c'est peut-être ce qui pourrait l'aider à affronter la réalité, qui sait ? Il se voyait alors partir avec elle dans la précarité de galeries qui tendent à la réalité sans offrir la garantie d'y donner accès. Ils rejoindraient le jour et... et quoi ? Ils s'installeraient dans une petite maison et les gens viendraient les voir, par curiosité, pour constater le couple bizarre d'une entité féminine, dont on ne verra pas vraiment qu'elle vient des sous-sols subréels avec une ombre d'homme, dont personne ne saura s'il faut même lui dire bonjour ! Les voisins afflueront certainement pour s'étonner d'une si grande différence entre les deux amoureux et jauger le potentiel sexuel de l'entité féminine que l'ombre devra bien finir par libérer. Et lui, au bout du compte, que lui restera-t-il : de petits livres de genre gore, qu'il s'injectera comme une drogue pour faire face à l'absence normale qui lui sera imposée ?

    Même seul, quand la pensée lui venait de ce qui pourrait prendre la forme complète d'une relation avec Lucie, il s'endormait assez brusquement et se réveillait avec, en tête, une confusion d'idées qui le ramenaient, de plus en plus souvent, à ce moment où son rôle est le moindre dans la vie de quelqu'un qui n'a plus qu'un rapport lointain avec John Wayne – le jugement.

    Il fallait peut-être la retenir ? Mais l'ombre se savait impuissante à convaincre celle qui désormais n'avait plus qu'une idée en tête : aimer. La haine qu'il portait sur le dos lui prenait tant d'énergie ! Il lui imputait les évanouissements ou une part d'entre eux du moins. Il y voyait également la cause de certaines séquences mnémoniques qui lui revenaient abruptement. La plaidoierie de la défense, inconsistante.

    « Il n'y a rien à défendre, peut-être, il faut laisser les choses aller au pire, mesdames et messieurs les jurés ! » L'avocat estimait que son client n'en avait pas assez fait puisqu'on ne savait pas bien ce qu'il avait fait, dans une affaire sans commission. « Je vois bien que cela ne suffira pas à dégager mon client des soupçons qui pèsent sur lui ! » En effet, à l'extérieur de petits groupes de citoyens l'attendent armés d'épaisses baguettes de bois. « Il faut poursuivre les investigations et c'est pourquoi je me vois obligé de poursuivre ma plaidoirie, même sans objet ! »

    L'avocat pouffe. L'ombre retourne à cette histoire de fermiers anthropophages qui, à cause d'exactions commises par les gens de la ville, ont décidé de vivre cachés dans la forêt et de boulotter de l'étudiant californien (cette forêt est un point de passage privilégié des étudiants américains, spécialement en provenance de Californie). Mais la première victime du petit groupe arrivé en début de soirée est décédée avant que le fermier ait terminé de raconter son histoire. Il en conçoit de l'amertume. L'ombre lève la tête et s'exclame : « Je comprends cela ! Imaginez que vous racontiez votre histoire à quelqu'un et qu'au moment même où se forme une boule dans votre gorge à cause de l'émotion, votre interlocuteur s'efface ! »

    C'est précisément ce qui arrive à l'avocat qui s'est recroquevillé sur lui-même et prend un air de chien battu en expliquant qu'il était la « pauvre mère » d'Alain Merzin, ce qui choque l'ombre de John Wayne : « On a contrefait mes racontars ! C'est mon histoire, cela ! Je m'en servais pour déprimer l'accusé-récepteur ! » Mais personne ne soucie de l'ombre qui assiste à la déformation de son récit sans parvenir à protester.

    L'avocat n'est pas une femme et cependant, personne ne lui en fait objection quand il explique avoir été la pauvre mère d'Alain Merzin. « Les policiers sont venus me voir et m'ont dit... » Elle s'interrompt : « Oh ! Si vous saviez ce qu'ils m'ont dit ! » Le juge s'impatiente : « C'est précisément ce que nous voudrions savoir, madame ! » Et la dame secoue la tête bizarrement, comme un coucou, de gauche à droite, en répondant : « Non, non ! », ce qu'elle répète plusieurs fois. « On n'avancera pas », se dit le juge qui ne comprend pas pourquoi on a fait venir cette dame. « Pourquoi me parlez-vous de ce Merzin ? »

    Ulrich Hyndir regarde fixement devant lui. Accusé-récepteur, il s'estime prêt à tous les sacrifices. Ulrich Hyndir est un idéologue, prêt à mourir pour ses idées. John Wayne est plutôt un aventurier, un homme d'action. Mais John Wayne est plongé dans la confusion tandis que l'idéologue a les idées claires : son système de pensée lui survivra, il a même hâte de mourir ! Déjà, dans le passé, il avait eu l'habileté de contrefaire son identité en se faisant passer pour mort, à la veille d'une série de conférences dont le déroulement aurait été désastreux du fait d'une organisation défaillante et d'un contexte politique tendu.

    Mais Ulrich Hyndir peut bien attendre ! Le verdict ne semble pas prêt de tomber. Le public n'en finit plus de bâiller pour marquer son indifférence tandis que des magistrats entreprennent une partie de cartes bruyante et avinée, à quelques mètres seulement du président qui, de son côté, se met à entonner une berceuse dodécaphonique en prenant une voix stridente.

    Un téléviseur qui diffusait une séquence sexuelle se brouille et délivre un message qui n'est plus qu'un nuage de points blancs et gris traversé de lignes horizontales qui défilent trop rapidement. L'ombre épuisée regarde en direction du poste et croit y voir Lucie, revenue de ses rêves peut-être pour retrouver une ombre couchée et portant une coque de haine sur son dos. L'ombre qui n'a plus vraiment d'yeux voit Lucie à travers un nuage de points. Elle ne se ressemble pas. Il le lui dit : « Tu n'es plus tout à fait toi-même », lui dit-il.

    Une part de son esprit se satisfait de cette pensée qui indique que l'absence l'a gagnée ou, du tout, a gagné sur elle. Il voudrait la voir progresser encore. Son corps est douloureux, toute sa pensée est pétrie de la douleur continue que cause la poussée de haine purulente qui recouvre son dos. Mais la pensée de l'absence l'apaise bizarrement. Et il voit la silhouette de Lucie se détacher dans le paysage nue de la grotte où il reste depuis un temps indéfini et tourner autour du poste de télévision, comme si l'ombre était devenue ombre de ce téléviseur défectueux. Elle ne dit rien, ce serait inutile puisqu'elle part. Tout son corps exprime le départ et l'ombre regarde l'entité évoluer autour de la télévision en s'interrogeant sur la part d'elle-même qui a déjà allé, qu'il ne parvient à déceler.

    L'entité féminine regarde l'ombre tristement. L'enveloppe granuleuse a un peu enflé, c'est vrai. Pas tant que ça, pourtant. Ce n'est pas encore la grosse coquille noire qui asphyxie les gens d'ici, même si ça en prend irrémédiablement le chemin. Elle sourit en imaginant ce qui arriverait si elle entreprenait de le traîner à l'extérieur. Le sourire accentue la tristesse de son regard qui se heurte à l'indifférence de l'ombre qui tente de percevoir quelque chose du programme de la télévision, brouillé mais par instants infimes audibles – à travers des gémissements lascifs, interrompus par le brouillard. Lucie sans s'approcher écoute le silence de l'ombre qui bruit de la rumeur du tribunal et aussi du moteur d'une tronçonneuse... Elle se demande ce qu'elle fait là, soudain. Pourquoi cet individu la retient-il ? Il est si inaccessible ! Il ressemble à un texte opaque.

    Elle s'approche de lui et lui donne de petits coups de pied, auxquels il reste indifférent. Il voit ce regard triste qui, immédiatement, lui fait penser à autre chose. Et il se replongé dans les péripéties du groupe d'étudiants qui est réduit à deux couples, désormais, que le destin va séparer pour ne les réunir que dans l'horreur.

    Lucie ira de grotte en grotte, se perdra à travers les galeries, rampera dans des souterrains trop étroits pour qu'on les traverse debout, se frottera aux stalactites et stalagmites tranchantes et à celles qui s'égouttent en libérant une vapeur corrosive. Au bout du compte, peut-être qu'elle débouchera sur la réalité. Est-ce elle, ce qui évolue lentement entre le poste de télévision et l'ombre de John Wayne ? Rien n'est moins sûr, au fait. L'ombre se lève et pose un pied devant l'autre, pour se convaincre qu'il va reprendre sa marche et retourner à la vacance des trajets indéfinis qui se sont interrompus sans qu'il sache bien pourquoi.

    Le jour en demi-teinte des sous-sols s'opacifiait. Des fumées toxiques le nourrissaient. Le clivage qui opposait rêveurs et non-rêveurs ne s'était pas résorbé, bien au contraire. Désormais, les non-rêveurs embrasaient les cadavres qu'ils transportaient pour les jeter sur les présumés rêveurs. Les « philosophes », de leur côté, s'étaient regroupés en petites unités meurtrières. Quant aux rêveurs, la majorité cherchait à fuir sans trouver d'issue à ces galeries qui ne font que s'épuiser, s'accidenter et s'encombrer.

    Quelques-uns étaient peut-être parvenus à l'extérieur, on ne peut pas savoir. Mais tous les rêveurs ne se résignaient pas à fuir sans autre mode de défense. On s'est mis à ligoter des non-rêveurs pour leur faire entendre des histoires inadmissiblement longues et compliquées. On les leur hurlait aux oreilles. Les réactions des non-rêveurs étaient pathétiques, ils hoquetaient et se mordaient les lèvres au sang. On les ligotait avec leurs propres vêtements. Certains sentaient la haine croître très vite dans leur dos et l'amas purulent se déversait dans leur poitrine en un craquement sec qui coïncidaient avec la mort du non-rêveur.

    La marche de l'ombre dans ce paysage de guerre civile a été compliquée et pénible. Il fallait s'arrêter fréquemment pour laisser passer un convoi enflammé ou éviter une rixe. Il fallait enjamber des corps morts répugnants. Pas un « philosophe » ne veillait plus à aucun angle de mur. La dissolution de la texture des parois des galeries avait pris une tournure étrange, laissant transparaître des grains de réalité dans des surfaces à peine juxtaposées à l'air ambiant. Mais il a poursuivi, évitant de se retourner, convaincu qu'il devait aller droit pour ne pas perdre son absence de chemin.
    avatar
    Irpli
    seriata

    Nombre de messages : 2071
    série topographique : Series-City
    Date d'inscription : 16/12/2004

    Re: les sous-sols de la realite

    Message  Irpli le Jeu 17 Fév 2011 - 8:47

    Le sol devenait floconneux lui aussi, ce qui donnait parfois à l'ombre le sentiment qu'elle s'y enfonçait, du fait du poids qui s'accroissait sur ses épaules (même s'il semblait stabilisé). L'ombre regardait à peine ce qui l'environnait et témognait d'une nette dégradation du tissu subréel. Il irait vers les points de neutralité les plus extrêmes de ces galeries. Il en connaissait quelques-uns, il ne doutait pas de les retrouver, même s'il se refusait à s'orienter dans aucune direction donnée. Là, il pourrait se vider la tête de tout ce qui l'apesantit, à présent : ces scènes absurdes qui n'ennuieront plus personne, cette Lucie dont le prénom même n'a rien de sûr, quand on y pense. Elle pouvait bien l'avoir contrefait.

    Lucie ou Louise, Rénata ou Angèle, Ainée peut-être ? Ou peut-être n'était-elle qu'un numéro : 6.38.82 ou vZ6n6k9T lui conviendraient bien. Il y avait bien du hasard dans ce prénom, Lucie, qui dans l'espace où ils évoluaient n'avait pas à offrir de sens, ce qui indique qu'en le prononçant, l'entité était mal intentionnée – ou désespérée, peut-être car mal guérie des aspirations des gens qui baignent encore dans l'histoire, à l'heure qu'il est ! Mais les intentions de Lucie étaient doubles, l'ombre en était convaincue.

    Il restait à comprendre le mystérieux codage de ses gestes, de ses rêves, de ses postures. Au fond, Lucie ou l'entité qui s'était donnée la valeur fictive que représente ce prénom, n'était peut-être rien d'autre qu'un de ces agents qui prétendent (ou prétendaient : c'était il y a si longtemps !) restaurer le sentiment de la réalité chez leurs concitoyens. Peut-être avait-elle pour objectif de réduire à néant la paix de ces sous-sols ? Était-elle programmée pour s'autodétruire comme une bombe humanoïde en réduisant à néant cet empire de sous-sols déréalisés ?

    La vérité devait être simple, beaucoup plus simple. L'ombre pestait contre les souvenirs fragmentaires mais continus qui lui venaient encore, même en marchant. Un bruit de moteurs de tronçonneuses constant envahissait la galerie où il allait, indifférent aux granulés éparpillés qui émaillaient les parois aux textures transitoires. À quoi aura servi ce simulacre de procès, se demandait-il, puisque la vérité n'était pas établie à son commencement, même pour le juge qui s'est complu à différer indéfiniment l'énoncé du verdict, à le remplacer même par de simples procès-verbaux attestant l'existence de témoins, sans spécifier l'objet du témoignage ni adjoindre au document une copie dactylographiée de l'audition.

    Mais elle, dans toute cette paperasse, la retrouverait-on ? Et comment procéder, puisque même le prénom n'est pas certain – et même tellement peu qu'à commencer une telle investigation dans une somme de témoignages donnés, on aurait intérêt à supprimer tous ceux qui émanent d'une Lucie attestée ou qui y font référence. On pourrait certainement voir s'inscrire en creux, comme une ombre, la silhouette parfaite que celle que Lucie n'est pas, la clé chiffrée de son encodage subversif trop longtemps resté ininterprété.

    À travers le procès qui avait eu lieu (ou, du moins, s'était tenu) il y en avait un autre, impossible dans les faits, qui ne pouvait s'ouvrir même rétrospectivement, après que l'action de la justice a été dite éteinte. Ce n'était pas possible à cause de cette troisième journée d'audience dont, faute de s'être aperçu qu'elle n'avait pas eu de commencement, on a été condamné à se rendre compte qu'elle ne finirait pas. Lucie introuvable dans le box des accusés, un personnage qui n'est pas John Wayne mais qui n'est peut-être pas non plus celui qui est présenté comme un idéologue doctrinaire du néantisme (peut-être le maître à penser de « Lucie » ?), toujours prêt à cracher sur son ombre par ailleurs.

    Lucie n'était ni dans le box des accusés, ni sur le banc des victimes. Elle n'avait pas à témoigner puisqu'elle n'était pas adjacente, jusque là. Or, c'était là l'erreur, se disait l'ombre de John Wayne en reprenant son livre pour s'apercevoir qu'il avait été abîmé. On ne pouvait voir si des pages manquaient mais la reliure avait été rognée. « Un sabotage ! », s'étonnait l'ombre en regardant les feuillets détachés se séparer irrémédiablement. Qu'adviendrait-il des étudiants ? Et de cette population attachée à ses valeurs, à sa tradition ? Les deux couples étaient à présent séparés. C'était comme un compte à rebours qu'on avait interrompu. L'ombre s'attendait à une fin rapide pour Lopez et son amie. Ils s'adonnaient trop légèrement au sexe : cette appétence attire les fermiers anthropophages qui sont à l'affût de tout ce qui bouge désordonnément.

    L'un d'entre eux parvient à la clairière et voit qu'on s'agite sous la tente. D'un coup, il attrape le tissu hélas très résistant et enveloppe ses proies dans ce filet improvisés. Habilement, le fermier boucle son gros sacs en dépit des gesticulations de ses victimes, qu'il tasse brutalement. Il pose le sac à terre et saute à pieds joints sur les deux pauvres êtres qui se disloquent dans une tente qui est devenue leur linceul. Voyant que la masse est inerte, le fermier entreprend de la traîner derrière lui pour l'amener au père Windle.

    « Tu as entendu comme... » mais il manquait tout un feuillet, qui pouvait bien être plus loin d'ailleurs. On avait mélangé plusieurs textes, peut-être : l'amas des feuilles était anormalement épais. Leur nombre n'aurait pas dû excéder un total de quatre-vingt. Or, combien y en avait-il dans ce paquet de feuilles jaunes et, pour une part, froissées et tachées ? Peut-être deux cent quinze, peut-être deux-cent vingt ! L'ombre a regardé autour d'elle avec la méfiance de celui qui veut montrer qu'il n'est pas dupe mais tout le monde regarde ailleurs. Une victime s'est évanouie en parlant, après s'être accusée elle-même.

    Au feuillet suivant, c'était la tronçonneuse qui parlait. Les policiers l'avaient encerclée, un hélicoptère militaire la survolait. Et la tronçonneuse, qui était habitée par un esprit malin, était la seule responsable des massacres survenus toutes ces années. Elle s'en expliquait. D'après elle, la société de consommation est seule responsable de ses agissements. Le commerce des tronçonneuses a décliné à cause de la concurrence. La disparition des arbres est-elle à l'origine de la prise de conscience de certaines tronçonneuses qui auront décidé de rétablir l'équilibre en tronçonnant les hommes plutôt que les arbres ? Les policiers, en mitraillant la machine de mort qui les défie encore, prennent conscience qu'ils ne sont qu'au début de leur peine.
    avatar
    Irpli
    seriata

    Nombre de messages : 2071
    série topographique : Series-City
    Date d'inscription : 16/12/2004

    Re: les sous-sols de la realite

    Message  Irpli le Jeu 17 Fév 2011 - 17:59

    La tronçonneuse libérait des larmes de métal en évoquant l'histoire de sa génération de tronçonneuses délaissées par l'humanité, faute d'arbres à tronçonner. Ce feuillet était bien médiocre, tout de même. L'ombre a tenté de reprendre contact avec la réalité qui l'environnait. Laquelle était-ce ? Après tout, il avait le choix. C'était le tribunal ou les sous-sols, le souvenir de John Wayne pourrissant dans un recoin d'un espace mitigé ou celui de Lucie ou de la dite Lucie qui devait être toute abîmée à force de tenter de forcer des passages étroits et incisifs, à la recherche d'une réalité !

    Lucie était en effet prisonnière de blocs de glace tièdes qui collaient aux parois de la grotte où elle s'était engouffrée comme des champignons. Les champignons éclataient quand elle s'y frottait et dégageaient une substance liquoreuse qui lui donnait le tournis. Mais une lumière était passée par là, elle en était certaine.

    Ce n'était pas le premier éclat qu'elle rencontrait. Elle était certaine de son existence et de sa signification : un éclat de lumière, c'est un bris de réel. Il fallait donc qu'il vienne de quelque part, ce qui implique qu'il y a quelque chose qu'on puisse appeler quelque part. Elle s'approchait de la réalité. Bientôt, elle ferait face à des flaques de jour, baignant le sol, miroitant mille nuances pour son étourdissement. C'est la réalité qui l'appelait à elle.

    L'ombre voyait d'un mauvais oeil cette accession à la réalité. Mais on ne lui laissait pas le choix d'accepter ou non. Chaque pas de sa marche mécanique avait pour but d'intégrer cette donne fatale, implacable : l'absorption de l'entité féminine par ce pénible extérieur incohérent et déséquilibré, à cause d'une imagination trop débridée peut-être ? Oui, c'est sans doute cela. À moins que les choses n'aient été contrefaites de bout en bout, ce qui est encore possible. Il parvenait, lui aussi, à des galeries inaccessibles. Mais ces espaces n'étaient pas les antichambres d'un monde oublié de tous, contrairement aux grottes étroites où Lucie se frayait péniblement son chemin. C'était des galeries vitreuses, composées de pans translucides ou transparents qui dessinaient des couloirs plus ou moins praticables.

    Les couloirs étaient habités, ce qui les rendait plus compliqués à franchir d'ailleurs. Il n'était pas rare qu'une ombre défaite demeure dans un angle ou même au beau milieu d'un couloir, dans un état second. Il fallait enjamber ces corps qui n'étaient pas morts mais évanouis ou plongés dans des sortes de transe. Certains prononçaient des mots dans leur sommeil. Ces mots, pourtant, ne troublaient pas le calme de ces galeries de verre. Ils plongeaient droit dans l'oubli du silence qui régnait, impartial et constant, absorbant tout ce qui doit l'être.

    Les ombres qui demeuraient en cet espace avaient des figures de martyres. Leurs visages n'étaient pas seulement brouillés. Plutôt, ils étaient laminés et l'on aurait même pu dire : ensanglantés, pour certains. Même ceux qui restaient prostrés dans le silence témoignaient de la plus grande terreur. L'ombre de John Wayne, constatant le commun désarroi, s'est interrogé sur la cause de cette altération imperceptible tout d'abord mais bientôt obsédante.

    Les éclats de lumière nés de ces vitres qui se reflétaient mutuellement à l'infini détournaient l'attention de l'ombre et le ramenaient tantôt à une pensée désarticulée qui concernait Lucie (il recherchait ce qu'avaient pu être ses autres identités), tantôt à ce moment embarrassant où, plongé dans la lecture d'un roman d'épouvante qui le distrayait, il se rendait compte d'une malfaçon : on avait interverti les pages du livre, on les avait peut-être mélangées à celles d'autres titre de la même collection !

    Si bien qu'à la fin, les gens en auraient eu assez et auraient réclamé de cette ombre qu'elle descende du box pour expliquer sa présence. « Vous êtes l'ombre de qui, d'abord ? » Et l'ombre de bredouiller des explications confuses sur sa présence illogique à ce procès qu'elle juge « purement accidentelle ». Tout le monde n'est pas de cet avis. Le président fulmine : « Vous êtes l'accusé ». Mais l'ombre ne l'entend pas ainsi : « Vous êtes fou ! Ou vous avez été drogué ! » L'avocat de John Wayne ricane : son client ne sera pas inquiété. Il range le dossier d'Ulrich Hyndir dans sa mallette et s'apprête à partir. Il faudrait amener Lucie, se dit l'ombre en pressant entre ses doigts la liasse des feuillets qui font un livre composite.

    Personne ne fera venir l'entité féminine. On n'a pas conscience de son existence ici, pas même de sa possibilité. Qui irait s'inquiéter des amours de son ombre – et plus encore d'une ombre qui n'est pas la sienne propre ? Quand les débats battent leur plein dans l'enceinte du tribunal (des gens dans le public lèvent les bras et les agitent pour signifier leur désaccord). « Que fait ici cette ombre ? Et de quoi veut-on nous distraire à la fin ? » Ulrich Hyndir se retourne : l'ombre est tassée, enroulée sur elle-même, dans l'attente que le débat s'apaise. L'idéologue n'éprouve que mépris pour cette nappe d'opacité qui ne lui correspond pas et que tout accuse désormais.

    On ne pourrait accuser personne. Cette sentence était tombée au beau milieu d'une plaidoierie de l'avocat de la défense au moment même où il mettait en cause l'argument selon lequel un accusé s'il dispose d'un alibi pourrait être impliqué dans des délits adjacents dont les éléments doivent être portés à la connaissance du tribunal. « Convoquez donc l'humanité ! », ricanait l'avocat quand une grosse voix surgie de nulle part s'est fait entendre. L'ombre aterrée n'a rien voulu ajouter. Déjà l'absence de Lucie lui pesait. Or, il ne la connaissait pas encore.

    Les galeries de verre scintillaient inutilement autour de l'ombre de John Wayne qui ne comprenait pas ce luxe, cette distinction alors qu'ici, on approche du néant, on ne devrait pas donner dans le clinquant. Mais le soin apporté aux panneaux transparents ne choquait pas seulement pour son caractère ostentatoire et agressif. C'était aussi la présence de ces ombres d'évidence brisées par la vie qui contrastait avec ces jeux de vitres chatoyants. Des ombres qui restaient figées dans des postures variées – les uns assis ou même étendus au sol, les autres recroquevillés sur eux-mêmes, tandis que certains restaient debout, immobiles, adossés à une vitre ou même tournant sur eux-mêmes dans une circulation restreinte et indéfinie.

    Beaucoup murmuraient. Leurs paroles étaient à peine audibles. Ils ne devaient pas finir leurs phrases, en outre. Parfois, s'arrêtaient au milieu d'un mot. Mais l'accumulation de leurs murmures composaient une sorte de récit complet, épuisé, tout en épuisements d'ailleurs. Ils rapportaient une expérience commune, ceux-là. Ils étaient revenus de la réalité, les pauvres. Ils restaient terrorisés à cause de ce qu'ils avaient vu, de ce qu'ils avaient subi. Ils étaient condamnés à demeurer en cet antichambre vitreux qui était leur seul réconfort du fait des éclats de lumière qui rebondissaient d'un panneau l'autre et qui les apaisaient, d'une certaine façon.

    Ensemble, ils témoignaient. L'ombre les écoutait narrer leur échappée – leur découverte d'un puits de jour enfin – et leur extraction d'une grotte qui débouchait sur une clairière ensoleillée, multicolore à cause d'un réseau de fleurs complexe et nuancé, brillant de mille faisceaux colorés. Cette vision les enivrait littéralement, elle les affaiblissait et les obligeait à rester étendus dans une herbe odorante et moelleuse, qui les plongeait dans une demi-conscience léthargique. Les ombres libres formaient ainsi d'étranges plaques d'opacité sur une clairière ensoleillée. Les unes ne résistaient pas à tant de sensation (la texture du sol, l'air épicé, la densité du ciel...) et se désagrégeaient entièrement. D'autres entreprenaient de chercher un abri. Le soleil était certainement en cause. La forêt offrirait un refuge idéal à ces ombres en fuite.

    C'était sans compter les gens de la réalité. En proie à un cauchemar permanent depuis la chute des derniers indices réalitaires, ils éprouvent le besoin viscéral d'identifier des boucs-émissaires. Qui ferait mieux l'affaire que ces ombres errantes qui ne sont qu'à moitié, en sorte qu'on peut les assommer impunément, les massacrer, les torturer ? « Notre non-existence nous a perdus », soupire une ombre collée à une paroi translucide avec laquelle il tend à se confondre. « Des hommes venaient de toute la forêt pour nous clouer au sol. Armés de scies sauteuses et de tronçonneuses légères, ils nous découpaient consciencieusement. Nous étions les témoins de notre propre massacre. Nous ne pouvions ni résister ni même vraiment souffrir. Nous devions subir nos tourments avec l'oeil d'un spectateur quand nous en étions les victimes ! »

    Ces pauvres êtres ont été brûlés par la réalité. Ils portent les marques de la terreur sur leur face inconnaissable désormais.Des lignes qui descendent de biais, comme des lames qui burineraient les visages de ces ombres deux fois défigurées.

    L'ombre de John Wayne constatait le résultat de cette confrontation avec la réalité en pensant à Lucie, bien sûr. Il aurait dû être content : il savait ce qui attendait sa compagne. Au fond, c'était pire que tout ce qu'il aurait pu imaginer, du fait de l'impuissance qui vous plie aux fantaisies d'un univers qui, de son côté, déborde d'énergie. Quel étrange tombeau pour Lucie, se disait-il en songeant qu'une grotte plus reculée que les autres aurait tout aussi bien pu faire l'affaire. Il n'éprouvait pas de satisfaction particulière à cette conclusion. La page pouvait se tourner à présent. Cette communauté d'ombres à-demi détruites le confortait dans sa résignation à l'espace des sous-sols.

    « C'est toujours une erreur de croire qu'ailleurs, quelque chose se livre », se disait-il en regardant des silhouettes fondre comme si elles avaient été victimes d'un désastre nucléaire.
    Et il se laisse prendre par le jeu des lumière qui scintillaient d'une paroi l'autre, s'enchaînant comme des arpèges. Il n'éprouvait plus le besoin d'aller. La neutralité de cet espace était tout ce qui lui convenait. Ici, le souvenir se résorbait. Les émanations des récits de terreur l'y aidaient : la terreur est d'abord une paralysie. Vivre dans la terreur, c'était peut-être là l'équilibre recherché ? L'ombre n'avait pas d'opinion sur cette hypothèse. Il se laissait distraire par les faisceaux lumineux adjacents et refoulait une vague inquiétude, un fond de nostalgie, un écho de parole prononcée qui tentait malgré tout de faire surface.

    Le souvenir de Lucie était intact, distinct de toute son expérience d'ombre. « Tout est à recommencer », disait souvent le procureur.

    Pendant ce temps, la jeune femme s'extrayait de la pierre. Elle devait être accueillie par une enveloppe grise de jour. Le silence était complet sur la clairière que les hommes de la ville avaient nettoyée, après la tuerie de la semaine passée. Lucie a traversé la clairière et s'est engouffrée dans la forêt. Au loin, on entendait le moteur d'une tronçonneuse. Lucie était ébahie.

    Ici, elle le savait, l'amour est quelque chose de possible. Ici, elle le pressentait, une rencontre merveilleuse est à attendre.


    Contenu sponsorisé

    Re: les sous-sols de la realite

    Message  Contenu sponsorisé


      La date/heure actuelle est Mer 13 Déc 2017 - 10:00